—«Moi la cause?» demanda-t-il, étonné.

—«Mais oui. Mais oui… Voyons, vous êtes le médecin de la petite Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites son complice en venant souper à côté d'elle, avec la mine qu'elle a! C'était une morte ce soir, positivement une morte…»

—«C'est vrai,» répondit Noirot en hochant la tête. «Je n'étais guère à ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demandé si gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on changeait quoi que ce soit à son existence actuelle, savez-vous le résultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme la morphine. Cela tue à la longue, mais supprimez-les, et crac! C'est la fin… Être malade, c'est toujours une façon de vivre.»

—«Je vous vois venir,» repris-je en riant, «vous êtes le médecin qui conseille l'eau-de-vie à l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au débauché…»

—«Pas tout à fait,» répondit-il sérieusement, «mais presque… Le proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus à une nature… Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont encore une force qui soutient la bête.»

—«Au moins, vous êtes un original, vous,» lui dis-je. «J'ai mis du temps à m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup à causer avec vous.»

Nous étions sur le boulevard, comme je lui servais ce maladroit compliment, exprimé, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie équivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car, à la lumière du bec de gaz sous lequel nous nous préparions à prendre congé l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilité courir sur son visage: ses sourcils trop fournis se contractèrent un peu, sa bouche rasée aux lèvres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me fixèrent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme que j'estime vraiment de toutes manières sur une aussi déplaisante impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des boutiques maintenant fermées, dont le 1er janvier tout proche garnissait le boulevard:

—«Oui,» insistai-je, «vous êtes un original. Voyons, un médecin qui n'a jamais voulu être décoré, qui n'essaie les remèdes nouveaux que lorsqu'il en est sûr, qui soigne des comédiennes sans jamais accepter un coupon de loges, ni toucher ses honoraires en nature, et qui ose proférer devant un profane les théories que vous venez d'énoncer!…—C'est-à-dire que vous êtes une bonne fortune pour un romancier… Vous n'y échapperez pas, je vous le promets…» Et, par un retour involontaire sur la fête manquée de laquelle nous sortions: «Savez-vous, docteur, que c'est là ce qui nous manque aujourd'hui, des êtres vraiment personnels à peindre, des individus qui soient des individus, de petits univers à part?… On trouve encore du tempérament de-ci de-là, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la nature. Mais des caractères qui aient une saveur intense, c'est comme du bordeaux authentique, on n'en fait plus… Tout se banalise, jusqu'à la débauche. Les viveurs, tous les mêmes. Les filles, toutes les mêmes. Les amours d'aujourd'hui, tous les mêmes. Voyez les joujoux que l'on vendra demain dans ces baraques. La veille du jour de l'an, vingt mille petits Parisiens s'amuseront avec le même pantin… Ce monde contemporain, quelle usine à médiocrités!…»

—«Vous avez eu tort de manger du foie gras,» répondit le docteur avec flegme: «Vous ne le digérez pas… Au lieu de rentrer chez vous en voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes à peu près voisins?… Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars… D'ailleurs vous venez de toucher là, chez moi, une corde sensible… J'ai le regret d'être d'un avis absolument contraire au vôtre et de croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage peut-être, j'irai jusque-là, dans nos races soi-disant épuisées, les caractères tranchés aussi tranchés, les personnalités vives aussi vives et les tragédies privées aussi fréquentes qu'aux temps préconisés par votre romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue et plus de silence sur tout ce qui s'étalait autrefois au grand jour… Si vous saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants auprès desquels vos drames imaginés sont des enfantillages, et vous ne les soupçonnez pas!…»