Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase pareille, gare à l'anecdote et au «sujet de roman!» Il se ménage d'ordinaire son petit récit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de sorcier à lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le docteur Noirot m'a paru depuis longtemps un de ces physiologistes qui savent voir l'animal humain tel qu'il est. Je lui ai dû, à diverses reprises, des notes précieuses, et je l'encourageai au «document.»
—«Vous n'êtes pas le premier médecin à qui j'entends tenir un pareil discours,» insinuai-je, «puis, quand il s'agit de vous détailler un de ces drames extraordinaires, plus personne…»
—«Et le secret professionnel?» dit Noirot. «Pourtant,» ajouta-t-il après une pose dont je ne devinai pas si elle était sincère et s'il réfléchissait, ou jouée et s'il amorçait ma curiosité, «il y en a un, parmi ces drames de la vie réelle, que j'ai l'envie de vous conter. C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette histoire dans la tête depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y penser que j'étais venu à ce souper. Et voilà que je vous en parle. Vous souriez de cette logique… Vous sourirez moins tout à l'heure… N'avez-vous jamais rencontré de par le monde un certain baron de Corsègues?»
—«Comment donc?» répondis-je, «un petit, l'air mauvais, couleur de cigare, toujours rageur, un pilier de tripot avec cela… Nous avons même failli nous brouiller parce qu'à une partie au cercle, où je me trouvais auprès de lui, je me permis de plaisanter à haute voix. Il prétendit que j'avais porté la guigne au tableau. Nous échangeâmes quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il était devenu tout à fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme qu'il adorait, dont la sortie de bal avait pris feu et qui fut brûlée toute vive… Je suis renseigné, vous voyez…»
—«En effet,» reprit le docteur avec ironie; «et vous n'avez rien déchiffré d'autre dans le personnage, ô psychologue!… Peut-être savez-vous aussi que Corsègues est mort l'an dernier d'une maladie de foie? Et voilà enterré un des hommes les plus sinistrement passionnés que j'aie connus et dont je suis sûr, vous entendez, sûr, comme vous êtes là, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un de moins.»
—«Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-même à la robe de bal de sa femme,» m'écriai-je.
—«Vous en jugerez,» dit Noirot, sans répondre directement à ma question. «Il y a de cela quinze années. C'est long, quinze années de clientèle à Paris, et l'on en voit des misères!… Pourtant, je n'oublierai jamais comme j'eus le cœur serré lorsque, par une nuit toute pareille à celle-ci, un domestique vint de l'hôtel Corsègues pour m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible accident. La jeune baronne avait donné ce soir-là une fête intime à ses deux petites filles et à leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti, elle avait distraitement passé près de l'arbre de Noël, dressé au milieu du grand salon, afin d'éteindre une des bougies. Sa robe de dentelles s'était enflammée à une des bougies qui descendaient jusqu'à terre. En une minute, le feu l'avait enveloppée et maintenant elle était à l'agonie. Oui, voilà ce que me raconta cet homme dans le coupé qui nous emportait. Je l'avais fait monter avec moi pour avoir tous ces détails, que vous auriez pu lire dans les journaux de l'époque, et sur lesquels, à cet instant, il ne me vint pas un doute.—«Et les enfants?» demandai-je.—«Ils dorment,» répondit le domestique.—«Et M. de Corsègues?»—«Monsieur ne quitte pas la chambre de Madame. Il est debout à la cheminée. Il ne dit pas un mot. Je ne serais pas étonné s'il devenait fou…» Pour vous faire comprendre quelles émotions soulevaient en moi ces quelques phrases, il faut vous avertir que j'avais toujours été un peu amoureux de la baronne Alice,—c'était son nom,—depuis le jour où le docteur Chargebras, mon maître, m'avait envoyé chez eux, comme tout jeune médecin… Quand je dis amoureux! Ce sentiment d'un ex-interne à peine sorti de la salle de garde avait surtout consisté dans une admiration intimidée pour cette grande dame aux yeux d'un bleu si clair dans un visage si fin, et joli, et des mains comme fragiles, et une grâce même dans cette demi-familiarité des indispositions, si peu propice à la grâce! Et puis, je l'avais plainte, la pauvre femme, d'être mariée à ce mari. Non qu'il fût mauvais pour elle; au contraire, il semblait l'aimer… Vous me comprendrez, trop l'aimer, et c'était justement le genre d'hommes qu'il ne faut pas unir à ce genre de femmes. Lui, vous l'avez connu, brun, velu comme un ours, l'haleine âcre, un fauve. Elle, vous allez rire de mon vieux mot: une sensitive. Je ne sais pas, entre parenthèses, de comparaison plus scientifiquement exacte que celle de cette plante qui frémit au moindre contact avec ces créatures si nerveuses et qu'un geste brusque, un son de voix dur, une brutalité quelconque remuent des pieds à la tête. Les paupières battent, les lèvres tressaillent, une pâleur subite décolore le visage. Le mari ne le remarque même pas, mais nous autres médecins, nous savons qu'en ce moment toute la circulation de la pauvre femme est arrêtée, que son cœur lui fait mal, que sa gorge se serre à l'étouffer, et il a suffi de cette interpellation du même mari: «Ah! docteur, vous arrivez bien… Vous allez me gronder cette malade-là…»
—«C'est délicieux à fréquenter, des femmes de cette espèce,» dis-je en riant…
—«Ah! si vous aviez connu la baronne Alice!» reprit Noirot. «Si vous l'aviez vue marcher légère dans la chambre d'une de ses petites filles quand l'enfant était malade, et si vous l'aviez retrouvée, comme je la retrouvai, par la nuit de Noël dont je vous parle, tordant son pauvre corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre, où les moindres détails attestaient le raffinement d'une existence comblée, étalait maintenant le désordre des heures de panique. Les lambeaux de la toilette que la mourante avait portée dans la soirée gisaient çà et là, arrachés par des mains affolées, et une odeur d'étoffe brûlée me saisit à la gorge aussitôt entré. Plus rien des pudeurs coquettes dont la femme élégante entourait ses moindres bobos. Le corset coupé avec des ciseaux traînait dans un coin, les bas de soie déchirés dans un autre. On l'avait enveloppée de linges pour étouffer l'incendie, puis aussitôt dévêtue au milieu des cris terribles que l'atrocité des brûlures dont elle était couverte avait dû lui arracher. Ses heures étaient comptées. On ne pouvait plus que lui adoucir sa mort!… Tandis que je vaquais à ce devoir avec l'espèce de tremblement intérieur qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant certaines extrémités de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde impression, très différente de la première, mais peut-être aussi tragique. Je sentis que le drame matériel et visible, ce drame d'agonie où j'étais acteur, se doublait d'un autre, et que cette femme si effroyablement atteinte dans sa chair, était la victime d'une épouvantable crise intérieure. C'est l'a b c du diagnostic, de discerner dans un malade la force de réaction morale. Mme de Corsègues était secrètement en proie à une lutte de sentiments si violente que même l'angoisse physique la plus affreuse qui soit n'en triomphait pas. Quelle lutte? Quels sentiments? Que son mari s'y trouvât mêlé, je n'en pouvais douter à voir l'expression de ses regards, lorsqu'elle rencontrait les yeux du baron qui, debout contre la cheminée, et tel que l'avait décrit le domestique, semblait immobilisé dans une attitude de sombre attente. Il m'avait dit à peine deux mots quand j'étais arrivé, et d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus d'accent. Il continuait de se taire, les bras croisés, la face comme durcie et serrée. Non, ce n'était pas l'homme que j'avais vu à mes autres visites, lorsqu'il me faisait venir pour une simple migraine de la jeune femme, toujours brusque, toujours quinteux, mais montrant une sollicitude bonasse et grondeuse, et si inquiet qu'il en était gênant. Il voulait, il exigeait que je lui expliquasse l'effet des moindres remèdes. La foudroyante soudaineté de la catastrophe l'avait-elle en effet bouleversé au point de lui donner un de ces accès de stupeur, espèce de coma momentané qui s'observe dans certaines crises? J'ai ainsi entendu un de mes amis,—vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand mathématicien,—qui avait perdu en trois jours une femme idolâtrée, ne prononcer qu'une phrase, toujours la même: «On enterre Hélène demain matin… C'est extraordinaire…» Mais non, les prunelles de Corsègues, ces prunelles si noires dans ce teint bistré que vous vous rappelez, brillaient d'un sauvage éclat qui, à de certaines secondes, ressemblait à du défi, à du triomphe! La baronne avait demandé un prêtre qui tardait à venir; par instants elle le nommait encore. A la première de ces demandes, Corsègues avait rompu le silence dont il était comme enveloppé pour me dire, de sa même voix sourde: «Il a fait répondre qu'il venait…» Et il n'avait pas bougé, lui que je savais pratiquant, presque dévot. Cela me parut prodigieux qu'il vît sa femme si mal et qu'il ne se souciât pas davantage de lui assurer les derniers secours… Cependant, l'agitation de la mourante augmentait à mesure que les narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commençaient leur œuvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi qu'elle voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine phrase et je l'entendais qui retombait sur son lit en disant: «Je ne peux pas…» Ce que je vous raconte aujourd'hui dans ce détail, je ne le saisis pas ainsi dans cette sinistre veillée. J'étais trop occupé par des soins immédiats pour que ma sensation aboutît à un raisonnement très net. Les narcotiques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxiété affolée de cette âme cédait comme la douleur du corps, et la pauvre femme s'assoupissait peu à peu. Je vous passe la description de ses dernières heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je lui évitai du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouvée en proie. J'aimerais mon métier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui que cela, d'adoucir l'horreur du suprême passage, dans les circonstances désespérées…»
—«Je comprends,» lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais surtout dans son histoire, c'était l'acte, cet acte féroce qu'il avait prêtée au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en écartât pas, sous l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, «dans son délire, elle a dénoncé son mari qui l'avait brûlée par vengeance…»