—«Vous n'y êtes pas,» reprit Noirot. «Lorsque je quittai l'hôtel, cette nuit-là, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de Noël, maintenant éteint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris feu, pas un seul mot ne s'était échappé de sa bouche qui pût me mettre sur la voie de la vérité. Je ne la soupçonnais même pas, cette vérité. Je me disais: «Ce ménage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un. Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait à cause des petites filles. Il s'est vengé en empêchant qu'elle ne revît cet homme avant de mourir ou qu'elle ne lui fît tenir un adieu.» Puis, je repoussais même cette idée. Bien qu'un ancien carabin ne doive guère nourrir de préjugés sur la vertu des femmes, j'avais trop profondément respecté Mme de Corsègues, pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se fût donnée à quelqu'un. Que voulez-vous? Précisément, parce que nous ne nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour, nous représente l'acte physiologique dans sa simplicité animale, nous éprouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de passion, de ces dégoûts qui vous étonnent. Mais ce que j'ai pensé ou senti à la suite de cette cruelle agonie, n'intéresse pas la suite de mon histoire. Soyez patient. J'y arrive… Pas beaucoup de temps après la mort tragique de Mme de Corsègues, je commençai de voir venir assez assidûment à mes consultations un client qui m'avait été envoyé par le baron lui-même, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin de me rappeler ce détail. Son nom m'avait frappé, par un air de rareté. Vous savez, on dit: «Tiens, un nom de héros de roman…,» et puis, neuf fois sur dix, on se trouve en présence d'un gros et lourd garçon, qui vous fait penser à une bouchère qui porterait comme prénom Yseult!…»

—«J'ai bien connu,» l'interrompis-je, «chez un sculpteur, une bonne à tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de brasserie, à Montmartre, qui répondait au nom de Paule Meure…»

—«Mon client était moins poétiquement baptisé,» reprit le docteur. «Il s'appelait Pierre de Créance, et, quoiqu'il ne portât pas de titre, il appartenait à une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses mémoires. C'est lui-même qui me raconta cela, je ne me souviens plus dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commençâmes aussitôt d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Créance arriva donc un jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le répète, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Corsègues était morte. Il ne me fallut pas un grand effort pour reconnaître que sa visite était presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je jugeai imaginaires d'abord, puis simulés quand je le vis traîner un peu une fois la consultation finie… J'étais un peu pressé cette après-midi-là, et je me rappelle mon impatience devant son obstination à rester, jusqu'au moment où il prononça le nom de la baronne Alice. Dans l'éclair d'une intuition irrésistible, je compris alors qu'il n'était venu que pour cela, poussé par quel sentiment? Toutes les imaginations qui m'avaient traversé la tête depuis ma veillée au chevet de la mourante, me saisirent de nouveau devant la curiosité de ce jeune homme. Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette tragédie où je m'étais trouvé mêlé, un peu comme les chœurs de théâtre,—mais mêlé tout de même. Avec sa nature si évidemment fine et un peu appauvrie, avec ses manières délicates, sa voix douce, avec le charme féminin qui émanait de tout son être, avec ses yeux bleus dans un visage au teint fragile, à la barbe rare, il aurait presque pu être un frère, un cousin au moins de la pauvre morte. C'était physiquement le mâle de cette femelle, une créature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct haïr Corsègues. A des systèmes nerveux comme avait été le sien, il faut plus de caresse que de force, plus de tendresse que de désir, enfin, un mari ou un amant doit être un peu un ami, presque une amie. Mme de Corsègues avait-elle eu un roman avec M. de Créance? Ce roman avait-il été innocent ou coupable? La première visite du jeune homme et surtout celles qui suivirent n'étaient explicables que s'il l'avait, lui, aimée? Mais je me heurtai tout de suite à un fait qui ne me permettait pas de mettre ensemble mes diverses hypothèses. J'avais diagnostiqué, dans la chambre de l'agonisante, un mystère de vengeance entre elle et son mari. Puis ce que je savais des éléments de divorce cachés dans l'animalité de ce ménage, m'avait conduit à supposer un amour défendu chez la jeune femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de Créance venait de m'apparaître comme le troisième personnage de ce drame,—et tel que mon induction l'eût supposé si j'avais dû dépeindre l'amant de Mme de Corsègues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui, besoin, comme on a faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus petites circonstances de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un véritable drame, s'il avait été, lui, soit l'amant, soit l'ami passionnément aimé de la morte, et si le mari l'avait su, comment continuait-il, une fois la femme morte, d'être le familier de la maison, l'ami intime du mari? Je le constatais à chacun de nos entretiens. Car je vous répète que, tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre, il arrivait sans cesse à mes consultations. Sans cesse aussi il essayait de m'attirer, par quelque politesse que mon existence de travail ne me permettait guère d'accepter: c'était une invitation à dîner, une loge au théâtre, des gracieusetés à ma vieille mère qui vivait encore, enfin tout le manège d'un homme qui rêve de s'introduire dans l'amitié d'un autre, et vous pensez bien que je n'avais pas la naïveté de croire ces gentillesses d'attentions désintéressées…»

—«Vous aviez peut-être tort,» lui dis-je; «un homme qui a aimé une femme et qui l'a perdue, est quelquefois sincère dans ses effusions pour ceux qui la lui rappellent. Et ç'aurait pu être là une explication encore pour l'amitié qui unissait ce Pierre de Créance à Corsègues. Un de mes confrères, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait une nouvelle délicieuse avec ce culte de deux hommes pour la même morte. Cela s'appelle, je crois, les Inconsolables…»

—«Soit,» dit le docteur, «mais un de ces deux inconsolables-là n'était pas Corsègues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y avait du Maure dans son affaire. Son grand-père, officier de l'Empereur, avait épousé une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en aient abusé au point que vous-même vous n'oseriez plus vous en servir. La nature aura toujours ceci de supérieur à l'art qu'elle ne raffine pas sur les moyens et qu'elle emploie les mêmes indéfiniment… Un matin donc, je reçois un mot de M. de Créance qui me disait qu'étant très souffrant il me priait de passer chez lui le plus tôt possible. L'écriture très tremblée du billet me donna une appréhension. Je m'intéressais à ce jeune homme. Son amitié pour moi, quoiqu'elle eût un mobile tout autre que moi-même, m'avait touché. Il avait su être gracieux pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et douloureux que je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez qu'il y eût, par-dessus le marché, dans mon cas, un intérêt d'observateur. Il me représentait ma seule chance d'avoir le fin mot de cette sinistre énigme. Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive et je le trouve couché dans son lit, et pâle, pâle! Vous parliez de la pâleur de la petite Percy, tout à l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage! Nous ne fûmes pas plutôt seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire. Il avait là, entre les deux côtes, une affreuse blessure. Il avait reçu une balle tirée dans la direction du cœur et qui l'aurait tué sur place si, par bonheur, ou par malheur, un tout petit détail ne l'avait sauvé, qui ne ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme portait des bretelles anglaises d'un cuir assez épais qui avait légèrement détourné le coup. L'hémorragie avait dû être extrêmement abondante, car le pauvre garçon avait à peine la force de me parler. On a beau avoir été, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance, comme les camarades, et servi de médecin dans quelques duels, dont un suivi de mort, celui de Paul Durieu,—je vous le raconterai un autre jour,—on ne peut pas voir sans émotion une plaie comme celle-là, et sans une demande que vous devinez: «Qu'est-il arrivé? Expliquez-moi…» Le jeune homme mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut très pénible, car sa bouche se contracta plus douloureusement encore. Ses yeux se tournèrent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur d'être écouté: «Plus près… Venez plus près…,» dit-il, et c'est là, penché sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'était presque qu'un souffle: «Pour tout le monde, je dois être simplement malade… Pour mon valet de chambre, j'ai été blessé en duel… Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la vérité, à vous, vous ne dénoncerez personne?…»—«S'il y a assassinat, c'est impossible,» lui dis-je.—«Ah!» fit-il, avec un râle que j'entends encore, «impossible… Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant au seul homme qui l'aurait défendue…» Vous pensez si cette étrange phrase, prononcée d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles. Je voulus, en ce moment, donner un dérivatif à l'état d'exaltation où je le voyais et procéder au pansement de sa blessure. Il eut l'énergie de me repousser: «Non,» gémissait-il, «laissez-moi mourir…» Il fallut tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait demandée…—Tenez,» ajouta le docteur, «permettez-moi cette parenthèse. Voilà un des cas de conscience de notre métier. Qu'auriez-vous fait à ma place?»

—«Comme vous,» lui dis-je. «Mais c'est ensuite que la difficulté morale aurait commencé pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donnée, quand il s'agit d'un crime? Et si c'est Corsègues qui, après avoir brûlé sa femme, avait encore voulu tuer le jeune homme. Franchement, cette bête sauvage de jaloux méritait les assises…»

—«Oui,» répondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me racontant cette histoire, sous un prétexte plus ou moins philosophique, il avait surtout cédé au besoin de soulager d'anciennes et toujours douloureuses anxiétés de conscience. «Oui,» répéta-t-il, «Corsègues méritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la mère, m'avaient regardé tour à tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand elles étaient malades, convalescentes ou guéries. Pensez que je les savais si frêles de santé, si peu capables de vivre parmi des soins mercenaires. Et cette bête sauvage les aimait à la passion, comme un barbare qu'il était sous sa redingote de civilisé. Que de fois il m'avait répondu lorsque je lui reprochais de trop les gâter: «Je suis jaloux de ceux qui les épouseront, je veux qu'elles regrettent toujours la maison…» Si vous vous les étiez représentées comme moi, couchées dans leur lit de bois de rose, si vous aviez vu en pensée leur chambre à coucher tendue d'une étoffe de nuance bleu-pâle, qui était déjà une chambre à coucher de jeunes filles avec mille brimborions épars et les pièces d'argent de leur toilette qui attestaient cette gâterie,—enfin, si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez tenu votre parole à ce bonheur-là, comme j'ai tenu la mienne… Songez aux révélations irréparables que de parler seulement faisait éclater sur ces deux pauvres têtes innocentes: oui, Pierre de Créance avait été l'amant de leur mère. Oui, mes divinations avaient eu raison, une tragédie effrayante se jouait au chevet du lit de la baronne mourante. Corsègues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment? Par une lettre surprise? Par une dénonciation de domestique ou d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait lui-même. Tant il y a que, décidé à se venger et ne voulant à aucun prix que les enfants soupçonnassent la vérité, cet homme à face d'Arabe avait imaginé cette infernale combinaison: au sortir de cette fête de Noël, et après s'être montré à tous, à l'amant lui-même, qui y avait assisté, père joyeux, époux attentif, hôte empressé, il avait en quelques mots écrasé sa femme devant l'évidence de sa faute, puis, avec sa force de torero,—c'était un de ces corps noués de muscles sur des os où il n'y a pas un kilo de chair,—il l'avait saisie et portée vers cet arbre de Noël jusqu'à ce que la robe de dentelles de la malheureuse fût tout en flammes, et puis il lui avait dit: «Dénoncez-moi, maintenant, que vos filles sachent qui vous êtes…»

—«Mais comment Créance a-t-il su cette scène, car ce n'est que de lui que vous la tenez?» interrogeai-je, empoigné par ce récit, pour employer ce mot si banal, mais si juste, au point de ne pouvoir supporter le silence où le docteur était tombé tout d'un coup. Il ne cherchait point à piquer mon attention par cette suspension, je le sentis. Mais l'image de la baronne Alice, comme il l'appelait avec une tendresse cachée, venait sans doute de s'emparer de lui et elle lui faisait un peu de mal.

—«Comment?» répondit-il. «Ne devinez-vous pas que la vengeance de Corsègues n'était pas complète tant qu'il ne l'avait pas dite à l'amant de sa femme. Voilà le mot du problème auquel je m'étais heurté naïvement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se fréquentent-ils? Je manquais de la donnée première. On n'imagine pas des férocités de cet ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues, vêtu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs étrangères, de la pièce en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme vous et moi. On a tort, je vous le répète, il n'y a ni comme vous ni comme moi qui tiennent. Il y a des passions aussi violentes, aussi effrénées, aussi implacables, qu'aux temps où les grands singes des cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns aux autres à coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche en train de manger des noix de coco en haut d'un arbre, pendant ce temps-là…»

—«Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur…,» fis-je en riant.