Oui, mais pour vivre à sa guise, il faut n'avoir jamais dépendu d'une femme, et, pendant quatre longues années, je venais d'être l'humble serviteur d'une maîtresse, assez étourdiment prise aux eaux de Carlsbad et conservée à Paris, de cette jolie et folle...,—ma foi, je n'ai pas le droit d'écrire son nom, même ici;—et comme elle était des amies de Mme Nieul, j'avais dû me résigner à venir très souvent rue de Berry. Puis, comme nous avions rompu depuis six mois, je lui devais, à elle, d'être plus exact que jamais aux devoirs du monde qui avaient jadis été les occasions heureuses de notre liaison.—Heureuses? Après tous les chagrins que cette femme m'a fait connaître, comment puis-je écrire ce mot à propos d'elle? J'étais son premier amour. Du moins je le crus en ces temps-là, et cette persuasion rivait davantage encore ma chaîne. Il me semblait que je lui devais plus qu'à une autre, et j'attribuais ce sentiment à une délicatesse de conscience, bien que je lui fusse attaché sans doute par cette vilaine vanité du sexe qui est le plus clair de tous nos amours. Je me laissais tyranniser, et je menais à la lettre l'existence d'un forçat de club; car elle joignait à une jalousie extrême un effréné désir de divertissement, si bien qu'il fallait toujours être où elle était, et elle était toujours dans le monde. Oui, une chaîne, et meurtrissante, et cependant imbrisable, car cette frêle créature aux yeux noirs trop grands, aux cheveux ondulés, à la bouche fine avec un rien de duvet au coin du sourire, était une ensorceleuse de volupté, en sorte que ma liaison avec elle se composait de scènes atroces, de cruelles corvées mondaines et d'ardentes ivresses. Le tout faisait une espèce de filtre diabolique dont je ne me serais pas guéri si elle n'avait eu l'idée de me donner un rival, dans des conditions qui me firent douter de mon rang sur la liste de ses triomphateurs ou de ses victimes; et nous nous brouillâmes, non sans qu'il me restât de ce cuisant amour un fond amer de misanthropie. Nous sommes ainsi construits, nous autres hommes, qu'après avoir divinisé une femme pour ses mœurs légères quand elle se conduit mal à notre profit, nous l'en méprisons aussitôt qu'elle fait avec notre voisin ce qu'elle faisait avec nous. Tendre logique!
J'étais encore tout assombri de cette rupture au moment où j'entrai dans le grand salon de l'hôtel Nieul, pour la première fois depuis mon retour de la campagne, et la vue des meubles de cette pièce ne fut pas sans me donner cette défaillance physique du cœur dont s'accompagne chez moi le sentiment du passé. Autour du grand piano, sur les canapés et les fauteuils, le long des tapisseries à personnages qui garnissaient les murs, il traînait tant de mes souvenirs! Il y avait, posé sur un chevalet, un tableau de Watteau, dans le coin à droite, qui représentait une collation de jeunes seigneurs et de jeunes dames au bord d'un étang à la chute du jour, symbole adorable de la mélancolie dans le plaisir, dont ma maîtresse raffolait jadis. A peine si j'osai jeter sur la toile un coup d'œil en passant. Lorsque je mis le pied dans la serre où toute la société se trouvait réunie, j'étais dans cet état de sensibilité nerveuse que je cache d'ordinaire sous de l'ironie. Tout m'est blessure alors ou caresse. Rien n'est plus dangereux que d'approcher dans ces minutes-là une femme trop charmante. Il flotte dans votre cœur comme des cristaux préalables qui ne demandent qu'à se prendre autour du premier rameau fleuri qu'on y jettera. Il y avait là, causant avec Mme Nieul, deux de ses amies et trois jeunes gens, et, debout auprès de la table de thé, Mlle Nieul et Mlle de Jardes. La pièce en rotonde, les divans circulaires tendus d'étoffes anciennes, le mariage sur les murs des feuilles des plantes avec la nuance passée d'autres étoffes, les sièges en bambou et leurs coussins attachés par des cordonnets de soie tressée, le dôme de verre treillagé, le goûter préparé,—le connaissais-je assez, ce décor? Mais ce que je ne connaissais pas, ou du moins ce que je n'avais jamais remarqué comme je fis durant ces trois quarts d'heure de visite, c'était la beauté d'Ève-Rose. Peut-être subissais-je, sans m'en rendre compte, un effet de la loi des contrastes, et, l'imagination remplie du souvenir du visage de mon ancienne maîtresse,—ce visage passionné jusqu'à en être dur, et pour moi marqué de vice,—n'était-il pas inévitable que la vue de cette physionomie claire de jeune fille me fût un repos délicieux? Malgré mes préventions, cette innocence évidente me charma aussitôt. Ève-Rose ne tient pas de sa mère par l'opulence de la beauté, car elle est de taille petite, de gestes menus, presque trop frêle. Ses cheveux d'un blond très chaud couronnent un front où la pensée était alors comme transparente. L'ovale de ce visage est mince, le nez un peu busqué, mais c'est par les yeux et par le sourire que ce gracieux ensemble s'achève en beauté. Ce sont deux yeux d'un bleu gris, dont le point central se dilate parfois jusqu'à faire paraître le regard sombre et à d'autres minutes se resserre tellement que la prunelle est toute pâle. C'est un sourire d'une gaieté candide, sourire d'une bouche sur laquelle aucune flamme, ou coupable ou permise, n'avait passé et qui montrait des dents toutes petites, comme d'une enfant, et l'oreille aussi était celle d'une enfant par sa délicatesse. Ève-Rose semblait une enfant encore par le tour de toute sa personne, par sa légère et alerte façon d'aller et de venir sur la pointe de son pied fin qu'elle posait un peu trop en dehors. Pour tout exprimer d'un mot, c'était la Jeunesse même que j'avais devant moi en train de me verser bourgeoisement du thé du bout de ses doigts fragiles où ne luisait l'or d'aucune bague. Nous étions debout, elle, Marie de Jardes et moi, à une extrémité de la serre, tandis qu'à l'autre la conversation s'animait. Des phrases m'arrivaient, entamées par des «Chère madame» et continuées par des mentions d'endroits de villégiature. Des noms de personnes rencontrées à la mer ou aux eaux, entre Deauville et Saint-Moritz, partaient comme des fusées, puis l'annonce des mariages prochains, car il y a deux saisons pour les mariages, la fin du printemps et la fin de l'été, les bals et la campagne étant les seuls endroits où notre société prudente permette aux jeunes gens des deux sexes de se rapprocher. Cela faisait une vraie causerie du monde, insignifiante mais bénigne, car les méchancetés ne se débitent que dans les cercles intimes, et la conversation officielle est une sorte de mise au courant, à peine malicieuse, des faits et gestes extérieurs de chacun. Cela aurait pu être sténographié et imprimé tout vif sous la signature de «Bijoutine» ou de «Gant de Saxe» dans quelque gazette du boulevard. Ah! je l'ai connu, le dur ennui des entretiens de ce genre! Mais quand il y a, dans un salon, de beaux yeux auxquels s'intéresser,—et voici que je m'intéressais déjà à ceux d'Ève-Rose,—je me résignerais à entendre tout un clan de femmes du monde parler sentiment ou littérature!
De quoi nous-mêmes parlions-nous, Ève-Rose, Marie de Jardes et moi, dans notre aparté autour de la théière et des verres russes dressés dans leur gaine de vermeil ciselé? C'est une des singularités de ma mémoire que je me souvienne du texte des paroles moins que de leur accent et de cet accent moins que de la nuance d'âme que j'ai cru deviner par derrière, comme je me souviens de la couleur des yeux moins que de leur regard, et de la ligne d'une bouche moins que de son sourire. Ève-Rose me taquinait sur mon dédain pour les jeunes filles. Ce n'était rien de très original. «Savez-vous,» disait-elle, «que c'est la première fois que vous me faites l'honneur de causer avec moi?...» Elle me regardait, ses grands yeux ouverts, ses cheveux d'or relevés sur le haut de sa tête, d'une manière qui la faisait ressembler à une tête de Watteau, la taille prise dans une robe de couleur sombre. Marie de Jardes, serrée dans un petit pardessus ajusté et tout bordé de fourrures, avait son frais visage de poupée encadré dans une petite capote de soie noire doublée de soie rose. Et toutes les deux de commencer un babil, coupé de rires joyeux, auquel je me mêlai du mieux que me permit l'occupation à laquelle je me livrais pendant ce temps-là. Par delà le cristal clair des yeux d'Ève-Rose, je m'amusais à regarder en pensée quelles images dormaient ensevelies. Notre âme est ainsi composée de ces innombrables empreintes que les milieux anciens ont laissées en elle, et dans cette tête aux cheveux si joliment blonds qu'apercevais-je:—très au loin, le souvenir de promenades au parc Monceau et aux Champs-Élysées, avec la sensation déjà qu'on est une petite personne d'un ordre rare, quelque chose d'un peu à part des autres fillettes;—très au loin encore, des souvenirs de paysages, des coins de mer élégante, le frémissement de l'eau bleue où l'on joue sur une plage, en toilette spéciale toujours;—un tout petit peu plus près, la vision des bals d'enfants où l'on est déjà courtisée et coquette;—un peu plus près, de vagues réminiscences de mysticité, les agenouillements de la première communion dans la vapeur de l'encens et sous les cierges;—et pêle-mêle, ensuite, des séances à différents cours, des indications convenues et fausses sur les littératures et les arts, et surtout qu'il n'y a de bonheur ici-bas que dans l'existence d'une femme du monde, avec un hôtel, des voitures, des toilettes et un mari qui monte bien à cheval;—enfin les mille scènes de cette vie du monde, jusqu'à mes visites, à moi, dans le salon de sa mère. Oui, c'étaient bien des images de cet ordre qui s'étaient reflétées dans cette âme, à travers ces prunelles bleues; mais ce que je saisissais aussi bien nettement, ou du moins cela me semblait ainsi, c'est que cette âme valait mieux que ces souvenirs. Le miroir était plus précieux que les images. Cette expérience était bien frivole; mais cette jeune fille n'était-elle pas née pour être sérieuse? N'avais-je pas devant moi, une fois de plus, une créature supérieure à sa vie, supérieure même à ses sentiments? Hypothèse toute gratuite, dont je crus voir la preuve à quelques-uns de ces riens que nous interprétons avec une si savante subtilité lorsque nous y sommes conviés par le charme visible d'une femme. Elle se moquait,—nous nous moquions,—de celui-ci et de celui-là, mais la malice, chez elle, n'avait pas la griffe aiguë. Il suffisait de lui dire une phrase un peu dure sur l'objet de sa raillerie, pour qu'elle découvrît aussitôt la qualité qui permettait l'éloge, et elle témoignait, dans cette remarque, d'une observation finement bienveillante. Les insinuations habituelles au monde n'avaient presque pas laissé de trace dans cette innocence. Je le devinai à la seule manière dont elle me parla de mon ancienne maîtresse. Cependant j'avais trop de raisons de croire que nos deux noms avaient été prononcés avec des soutires, et devant Ève-Rose, je l'aurais juré. Il y avait bien réellement en elle cette candeur de la vraie jeune fille que sa vie aurait déjà dû ternir, et la simplicité de son être paraissait n'avoir pas été touchée, malgré Paris. Voici que mes souvenirs se précisent et je l'entends: «Tu te rappelles, Marie, notre retraite au couvent de la rue de l'Église, à Versailles, quand maman a dû voyager, et comme nous croyions nous ennuyer... Pensez donc, huit jours, sans une sortie, au mois de mai. Il y avait un jardin immense tout rempli de troènes, de seringas et de tilleuls, avec un berceau tout au fond, que Marie avait appelé notre tombeau, le premier soir... Hé bien! c'est peut-être la meilleure semaine de notre vie, n'est-ce pas, Mary?» et elle prononça le nom à l'anglaise... «Nous avons découvert que nous avions un tas d'idées, que nous ne nous étions jamais dites,—pas vrai, Marie? Tenez, nous avons eu là une discussion sur votre caractère...» Oui, c'est bien sa phrase et qui, ainsi transcrite, prend comme une allure coquette, mais il n'y avait pas un atome de coquetterie dans tout son être. «Et peut-on savoir ce que vous disiez?» Je l'interroge, elle rit malicieusement. «Je n'ai pas le temps,» fait-elle, «il faut que je sois sage et que j'aille offrir du thé à Mme de Soleure, qui vient d'entrer, sinon maman me gronderait.»
Oui, c'est bien là le tout du premier jour,—et ce tout suffit pour qu'en sortant je n'adressasse de regard ni à la toile de Watteau, ni à aucun des meubles, pas même au grand fauteuil en velours de Gênes contre le dossier duquel je m'accoudais jadis pour causer avec ma maîtresse. Que je l'avais aimée, cette mauvaise femme assise dans ce fauteuil; sa tête, que je voyais d'en haut et de profil, se détachait en pâleur sur le vieux rouge du velours; elle s'éventait avec un éventail de plumes frisées, et chaque battement de l'éventail envoyait vers moi, comme un effluve de son corsage, des bouffées d'héliotrope blanc, son parfum préféré. Toute cette sensualité sentimentale se perdait dans un subit éloignement. Étais-je donc amoureux déjà d'Ève-Rose Nieul? Et non, et oui.—Et non, car, à trente-neuf ans, les coups de foudre se font rares; et oui, pourtant, puisque je me trouvais envahi par cette sorte d'angoisse délicieuse qu'éprouve un homme prématurément vieilli à sentir battre son cœur comme dans sa jeunesse. Et non, puisque j'allai au théâtre le soir et rendis une visite dans sa baignoire à une demi-mondaine qui m'avait beaucoup plu jadis. Et oui, car en revenant rue Murillo, à pied, je ne songeais qu'aux moyens de revoir Ève-Rose au plus vite. D'ailleurs, l'attraction que cette jeune fille exerçait sur moi avait ceci de fatal, je le comprends aujourd'hui, qu'elle arrivait dans ma vie exactement à son heure. J'avais à subir une crise. En fut-elle le prétexte ou la cause? A cette minute-là, je goûtai, pour une fois, le plaisir d'être ému sans analyser mon émotion; mais, dans la distance du souvenir, je m'explique si bien pourquoi je suis tombé juste à cette place. Ma première jeunesse s'était composée d'une suite d'expériences de tendresse, multipliées d'une manière étrange. Si le type de don Juan reste si populaire dans les littératures, c'est qu'il correspond exactement à une certaine espèce d'hommes, dont j'étais et qui semblent posséder plusieurs âmes. Je me plaisantais moi-même autrefois sur ce que j'appelais barbarement mon polypsychisme. Mais de fait, à défaut des succès de don Juan, j'avais en moi son inconstance sincère, sa mobilité tendre, ce dangereux besoin d'éprouver toutes sortes de sensations variées, et par suite de varier sans cesse les prétextes de ces sensations. Aussi, pendant ces quinze années qui ont suivi la vingtième, que d'êtres différents j'ai connus en moi! Il y a eu, dans ce moi ondoyant et multiple, un homme qui aimait les créatures, les filles hardiment jolies et impudemment gaies, avec le tapage d'une joie demeurée populaire au milieu d'un luxe momentané, incomplet et frelaté. Il y a eu un homme raffiné qui adorait les femmes malades, leur pâleur de mortes, le silence autour d'elles d'une chambre d'agonisante. Il y a eu un homme qui raffolait des femmes-poupées, de leurs colifichets, de leurs idées menues, de leur froideur mièvre, et un homme encore qui désirait des femmes pompeuses et parées, des idoles de chair avec des regards lents, et des physiologies de géantes. Par-dessus ces caprices, la passion cuisante d'un adultère jaloux avait versé son venin. Entre la débauche et la passion, j'en étais donc venu à cet instant de l'existence du cœur que connaissent trop bien ceux qui arrivent à leurs quarante ans sans un souvenir tout à fait doux et pur. Une enfant innocente et sans passé devait exercer sur son imagination la tyrannie d'Agnès sur Arnolphe;—et, deux mois après cette visite de décembre, j'étais bel et bien amoureux d'Ève-Rose, cette fois sans les oui et sans les non, comme un adolescent qui cueille des myosotis dans un pré. Il paraît qu'il faut toujours avoir cueilli des myosotis une fois dans sa vie. Mais il est mieux de s'y prendre avant quarante ans, et ailleurs que dans ce monde de chic, de sport et de néant où vivait Mlle Nieul.
Oui, à quarante ans,—j'allais les avoir bientôt, et je me les donnais déjà par une façon de coquetterie,—on peut être bien malheureux, même dans le bonheur, si on aime une jeune fille de vingt ans plus jeune! Et d'abord, à cet âge, lorsque l'on a vécu comme j'avais vécu, au hasard de l'existence parisienne, c'est vraiment un cimetière que le cœur, mais un cimetière de légende où les tombeaux ne gardent pas leurs morts. Ils y reviennent comme dans les maisons hantées. Tandis que je faisais la cour à Ève-Rose,—comme on peut faire la cour à une jeune fille,—elle hasardait un geste, elle ébauchait un sourire, qui, par une invincible analogie, me rappelait quelque ancienne maîtresse. Je ne peux pas bien expliquer pourquoi ce rappel me jetait soudain dans des gouffres de chagrin. Peut-être chez les hommes façonnés comme je le suis, et toujours en train de remâcher leur passé, n'y a-t-il rien de ce passé qui soit entièrement aboli. Je sais trop, pour ma part, que je n'ai pas sur le cœur une seule cicatrice tout à fait insensible. Mes anciennes émotions refluaient sur moi à flots en présence de cette enfant charmante. Ce n'est pas que j'en eusse honte. Je suis trop profondément fataliste pour attacher aucun sens au mot de remords, mais cela me faisait me sentir si vieux à côté d'elle!... Si vieux encore, aux minutes où je la voyais causant avec des hommes de dix ou quinze années plus jeunes que moi. Je me surprenais à les envier: et leur frais visage, et leurs boucles mieux fournies que les miennes, et surtout cet incertain de la physionomie où l'âge se lit, plus que dans l'absence des rides. Mon expérience galante m'avait bien appris que le visage d'un homme apparaît aux femmes sous un angle que nous ne savons guère juger, et je pouvais croire que précisément les fatigues de la vie, empreintes sur ma personne, constituaient aux yeux d'Ève-Rose une grâce plus touchante que la fraîcheur inaltérée des autres. Ce sont là les raisonnements d'un tiers. On pense d'autre sorte, quand on est soi-même en jeu. Et puis, quand je n'avais ni fantôme à écarter, ni jalousies à vaincre, c'était le tour des scrupules. J'aimais une jeune fille, et cet amour n'avait d'autre issue qu'un mariage. Aussitôt que cette nécessité logique s'imposait à moi, la responsabilité du bonheur de cette enfant se présentait aussi et je me demandais: Où la conduirai-je? A quarante ans, on a perdu le pouvoir de se persuader qu'on est plus fort que la vie. On doute de cette vie, parce qu'on doute de soi. S'engager en prenant l'avenir d'une vierge, à ce qu'elle ne regrettera jamais sa confiance, quel contrat terrible à signer! Et l'on hésite, et l'on recule, et cela n'empêche pas d'aimer, de bouleverser ses habitudes, d'être heureux d'un regard, malheureux d'une indifférence, et on fait ce que j'ai fait, six mois durant, on arrive à voir plusieurs fois dans la semaine, souvent plusieurs fois dans le jour, une jeune fille à qui l'on ne doit pas dire un mot de ce que l'on sent, qui est gardée par les trois cents yeux du public et les deux yeux de sa mère,—et ce drame se joue parmi les mille incidents monotones de la vie mondaine, si bien que les émotions les plus ardentes du cœur s'associent à des thés de cinq heures ou à des dîners de gala. Étrange contraste qui serait si bouffon s'il n'était quelquefois si cruel!
Étrange contraste!... Des journées ressuscitent dans mon souvenir, pêle-mêle... C'est un lundi, le jour de sa mère. Je n'y viens qu'une semaine sur deux pour ne pas faire dire que je suis toujours chez les dames Nieul. J'entre dans le salon et mon cœur saute dans ma poitrine. Tous les visages sont tendus; une dame en toilette de ville, son manchon posé sur ses genoux, tenant d'une de ses mains gantées sa tasse de thé blanchi de crème et remuant l'autre main d'un geste décisif, laisse tomber cette phrase qui me met au ton de la causerie: «Vous savez, ma chère, après cette expérience, j'en suis revenue à Worth...» Ève-Rose écoute ce discours de ses deux jolies oreilles. Entendrai-je seulement le son de sa voix, aujourd'hui, dans une phrase qui ne soit pas simple politesse? Et je suis arrivé à quatre heures, parce que c'est le moment où ses intimes amies ne sont pas encore là, et que je redoute la moquerie de ces trois ou quatre malicieuses compagnes...—C'est un mercredi, le jour où Mme Nieul a sa loge à l'Opéra. Je me revois dans le couloir, regagnant mon fauteuil, et de-ci et de-là, c'est des saluts à des camarades que je ne peux souffrir; celui-ci m'arrête, puis celui-là: «Savez-vous la nouvelle? Machaud se bat demain...»—«On vient de m'en conter une bien bonne. Colette Rigaud fait des traits à Claude Larcher, devinez pour qui?...»—«Ils n'en ont pas pour deux mois...» Cette fois il s'agit des ministres. Au milieu de ces bavardages, comment garder intacte la vision que je rapporte dans le coin de mon cœur, d'un frêle buste de jeune fille penché vers moi qui ai pris place derrière elle pendant cinq minutes d'entr'acte? Encore ai-je souffert qu'elle fût décolletée, tandis qu'elle me souriait et qu'elle agitait un tout petit éventail en vernis Martin qui lui vient de sa grand'mère et sur lequel se voit une scène de bergerie...—C'est un mardi; heureusement, on donne aux Français, cette année, des pièces «à mariages,» comme s'exprime Mme Nieul, c'est-à-dire d'une littérature suffisamment médiocre pour qu'on y puisse mener les demoiselles, et j'écoute patiemment de la prose de vaudevilliste, au lieu d'être assis au coin de mon feu, en train de lire un bon livre où il y ait de l'analyse et du style, le tout parce que, dans la quatrième loge à droite, je peux voir, en me retournant, une main levée qui tient une menue lorgnette d'argent devant deux yeux bleus, et c'est la main et ce sont les yeux d'Ève-Rose...—C'est un samedi; les Taraval donnent à dîner ce jour-là. Mme Taraval est une sotte, son mari un drôle. Je leur ai fait si bon visage que me voici prié à leur table. A côté de laquelle des personnes de leur société vais-je me trouver? Et que vais-je dire? Car il faut parler, «être de ressource,» si je veux être invité à nouveau. Oui, mais Ève-Rose sera là peut-être, et dans la soirée, après avoir écouté au fumoir les obscénités du gros Seldron, afin de ne pas singulariser ma présence auprès des dames, je dirai à ma petite amie, comme je l'appelle dans le silence de ma pensée, quelques mots dans un coin du salon.—Ah! j'admire que les moralistes se plaignent de la rareté des mariages d'amour dans la vie française, quand les mœurs sociales élèvent, entre une jeune fille et un homme, des haies si hautes, et quand, pour écarter seulement les branches et apercevoir celle qu'on aime, il faut se piquer les doigts à de telles épines.
Aujourd'hui que je raisonne à distance les menus faits de ce roman naïf d'un homme blasé, je demeure effrayé de voir combien nos heures douces sont vraiment ces clous dont parle Bossuet, qui, fixés au mur, et de distance en distance, paraissent nombreux. Amassés ensemble, ils ne remplissent pas le creux de la main. Et si, du moins, ces heures douces avaient été des heures de pleine confidence, d'entière et libre ouverture de cœur? Hélas! En mettant ces heures bout à bout, je n'en ai peut-être pas passé trente-six à causer avec Ève-Rose, et pas une fois je n'ai pu lui montrer mes sentiments et l'interroger sur les siens. Nous sommes à ce point les victimes des lois du monde, quand nous y avons beaucoup vécu et quand les convenances nous apparaissent comme des signes moraux, que je n'aurais pardonné ni à moi une déclaration, ni à cette jeune fille un aveu ou une complaisance. Ce que je voyais d'elle, c'était sa personne physique et sociale, et de sa personne intime seulement ce que j'en devinais,—ce que j'en imaginais peut-être. Somme toute, j'ai souffert moins qu'un autre de cette situation, car il y a chez moi une sorte d'intuition invincible qui me force à juger des caractères d'après des faits insignifiants pour la plupart des hommes, et à négliger ceux qui d'ordinaire comptent le plus. Un regard, un geste, un son de voix revêtent pour moi un langage qui émeut ma sympathie ou mon antipathie, plus que ne le feraient des actes réfléchis et d'une importance capitale. Imprudente ou sage, cette manie d'interpréter les riens de la vie en profondeur m'a valu les meilleurs instants de mon idylle avec Ève-Rose. Pauvre idylle et dont les scènes muettes n'ont eu que moi-même pour théâtre et pour témoin, pour acteur et pour auteur! Et cependant mon ivresse était assez forte pour que toutes les misères du milieu parisien disparussent dans son enchantement. Que de fois, dans cette salle banale de l'Opéra, où je m'étais toujours ennuyé comme un vieux banquier, me suis-je senti heureux comme un lieutenant en congé, à suivre sur le visage d'Ève-Rose le reflet des émotions que lui donnait la musique! Je trouvais une preuve de son intacte simplicité d'âme dans ce fait qu'elle était, au rebours de toutes les jeunes filles élevées comme elle, capable de croire au spectacle qui se déployait devant ses yeux. Dans sa robe de sicilienne blanche nouée de rubans de soie d'un rose pâle, qui me plaisait tant, elle se tenait penchée et fixe, lorsque les passions se déchaînaient dans les éclats de voix des chanteurs et les ronflements de l'orchestre. Dans les loges, à droite et à gauche de la sienne, les femmes lorgnaient la salle ou causaient par-dessus leur épaule avec les hommes placés derrière elles. Par une bizarre transposition de goûts, moi qui n'ai jamais pu souffrir le drame musical, j'aimais Ève-Rose de l'aimer à cause du trait de caractère que je croyais saisir à cette occasion.—Que de fois encore, la voyant s'amuser ingénument dans un bal où l'insipidité des discours s'augmentait de la suffocation de l'atmosphère, lui ai-je été reconnaissant de témoigner ainsi du fond enfantin que je chérissais en elle! Son sourire éclatait de gaieté, ses yeux rayonnaient, elle dansait comme aurait fait une enfant du peuple, pour la danse elle-même. Elle était de nouveau pour moi la Jeunesse,—cette inexprimable, cette divine Jeunesse à laquelle je réchauffais ma mélancolie, comme à un soleil de printemps. Je sentais émaner d'elle, mais dans l'ordre de la pureté, un magnétisme analogue à celui que projettent certaines femmes allantes et venantes, toujours en mouvement, toujours en train, qui semblent promener et comme secouer la vie dans les plis de leurs jupes. Aujourd'hui même, je ne trouve pas d'autre explication à la sorte de charme qui m'ensorcela. Grandie dans un monde où il ne se rencontrait pas un homme distingué ni même qui causât, Ève-Rose n'avait pas une intelligence d'idées. Mais son esprit gardait quelque chose de droit et de juste. Ses réflexions sur les médiocres romans qu'elle lisait révélaient un bon sens très ferme, un jugement quelquefois un peu trop net et positif, à mon gré, mais toujours franc. Et puis il ne se rencontrait pas en elle un atome de malveillance mondaine. Elle montrait une si naturelle confiance dans ce qui est bien et une si ingénue façon de reconnaître ses torts, quand elle en avait. Parfois il m'arrivait de la reprendre comme malgré moi, et elle se rendait à la raison tout de suite. Je me rappelle qu'un jour, voyant entrer Mme Durand-Bailleul dans un salon, elle me dit: «M. Le Bugue ne doit pas être loin.»—«Pourquoi vous faites-vous l'écho d'indignes calomnies?» l'interrompis-je vivement et sans trop réfléchir à la portée de ma phrase; elle rougit, et: «J'ai tort, je ne le ferai plus,» reprit-elle tout d'un coup. C'est sur des traits pareils que je me formais une idée attendrissante des profondeurs de son caractère, et je songeais à ce que pourrait faire de cette âme vierge un homme qu'elle aimerait. Quelle terre choisie pour y semer les plus belles fleurs et quel dommage si la vie exerçait son horrible travail de dégradation—sur celle-là aussi!
Mais aimerait-elle, et m'aimait-elle? Peut-on jamais lire dans un cœur de jeune fille ce que ce cœur ignore lui-même? Qu'elle fût occupée de moi, il me suffisait, pour m'en convaincre, de voir l'éclair de joie avec lequel elle m'accueillait, et aussi de surprendre le sourire de Marie de Jardes lorsqu'elles étaient ensemble et que je m'approchais de leur groupe. Mais était-ce autre chose que le petit sentiment de vanité féminine qu'éprouve toute enfant de dix-huit ans à voir un homme de mon âge négliger pour elle des beautés plus reconnues et souveraines? Où que ce fût, nous avions tôt fait de nous trouver l'un à côté de l'autre. Mais ces rapprochements venaient-ils d'elle, ou bien de moi? Elle me disait toujours l'endroit où elle passerait sa soirée, lorsque je la voyais dans l'après-midi, mais toutes mes phrases n'enveloppaient-elles point cette question? Et rien cependant ne révélait qu'elle soupçonnât la nature du sentiment que je nourrissais pour elle, jusqu'au jour inévitable où une crise survint que je prévoyais depuis la première heure; puis j'avais toujours écarté cette vision,—par une sorte d'aveuglement volontaire que symbolise la naïveté de l'autruche. Mes assiduités furent-elles l'objet de quelques observations adressées à Mme Nieul, ou bien d'elle-même remarqua-t-elle que sa fille s'attachait à moi trop complaisamment? Toujours est-il qu'un soir, en arrivant dans un salon, je rencontrai dans les manières d'Ève-Rose un si marqué changement que je ne pus m'en dissimuler la gravité. Ou je l'avais froissée, ou bien sa mère lui avait défendu d'être avec moi ce qu'elle était d'habitude. Je me sentais trop innocent envers elle pour hésiter une minute sur la cause. Mme Nieul s'enveloppait de son côté dans une réserve trop significative. Il en fut de même durant une semaine entière, à la suite de quoi, ayant trouvé le moyen de m'approcher d'Ève-Rose sans qu'il y eût personne auprès d'elle: «Ne causez pas avec moi,» fit-elle à mi-voix, «je vous en conjure, si vous voulez mon repos...» C'était la fin. Ce vague roman de six mois aboutissait à l'inévitable conclusion. Il fallait ou abandonner mon intimité avec Ève-Rose, ou demander sa main. J'hésitai trois jours et je pris ce dernier parti.
Je m'adressai, pour cette démarche, à une grande amie des dames Nieul, qui était en même temps la femme d'un de mes plus vieux camarades: Madeleine de Soleure. Ce ne fut certes pas sans vaincre une légère répugnance. J'avais rêvé à mes sentiments une tout autre confidente que cette jeune femme de vingt-cinq ans, très jolie, très spirituelle, mais qui incarne en elle les défauts extérieurs et les plus choquants d'une société très libre. Avec ses cheveux d'un blond aussi cendré que celui des tresses d'Ève-Rose était doré, avec ses allures de grand garçon enjuponné, ses toilettes tapageuses, ses habitudes de flirt, les gamineries de sa gaieté, Madeleine froissait toutes les délicatesses de mon attendrissement actuel. Mais ce qui rachetait en elle ces déplaisantes manières et qui me décida, c'est une qualité rare chez les femmes. Elle a le genre de loyauté d'un honnête homme. Elle est très capable de rire aux éclats d'une histoire leste, mais parfaitement incapable de redire un secret qu'on lui a confié, de laisser accuser une amie sans la défendre, et aussi de tromper la confiance de son mari. Edgard de Soleure l'a épousée contre vents et marée, car la mère de Madeleine a fait terriblement causer d'elle, puis elle a élevé sa fille, comme il arrive quelquefois, dans des principes très rigides, et, de fait, ce ménage est encore un des meilleurs que je connaisse à Paris. On y a un mauvais ton et de bonnes mœurs. Sous ses dehors de Parisienne évaporée, Madeleine sait merveilleusement faire un décompte de situation. Ses prunelles bleu de roi y voient loin et clair, et au demeurant je ne savais personne qui fût ni plus sûr ni de meilleur conseil, ce qui ne m'empêchait pas de craindre, jusqu'au malaise, jusqu'à la douleur, la piqûre de ses plaisanteries, lorsque j'arrivai au rendez-vous que je lui avais demandé. «Ah!» s'écria-t-elle dès les premiers mots, «j'en aurais mis ma main au feu. Mon pauvre ami, que vous vous embarquez là dans une mauvaise affaire!...»—Elle était paresseusement couchée sur le divan de son salon intime, dans une robe de chambre à volants, toute blanche, en train de fumer des cigarettes d'un tabac de la couleur de ses cheveux, qu'elle prenait dans une boîte du Japon laquée d'or, et, sur la même table, à côté de la petite boîte, un porte-carte en cuir noir qui se maintenait debout par un double reploiement sur lui-même, montrait quatre photographies de ses amies préférées, dont une était celle d'Ève-Rose. Je pouvais voir ce portrait de ma place, je le regardais et l'attitude m'en plaisait infiniment. La jeune fille était debout, ses mains unies et abaissées, avec cet air à la fois naïf et absorbé que je lui connaissais dans ses heures graves. Cela seul m'eût encouragé à continuer, quand même je n'eusse pas été décidé à pousser jusqu'au bout ma résolution.
—«Alors,» dis-je à Madeleine, «vous croyez qu'elle ne m'aime pas?»