—«Qu'elle vous aime ou qu'elle ne vous aime pas, mon cher Vernantes, c'est tout un pour vous,» répliqua-t-elle, «puisque sa mère ne vous la donnera jamais, jamais... Ceci est entre nous, pas vrai? Savez-vous compter?» Je fis le signe de ne pas la comprendre; elle continua:—«Vous êtes-vous demandé une fois par hasard ce que les dames Nieul dépensent par an? J'ai leurs fournisseurs, moi, et je dresserais leur budget à cinq mille francs près. Elles ne peuvent pas s'en tirer avec moins de cent vingt mille francs, vous m'entendez, cent vingt mille francs. Et Nieul est mort de chagrin d'avoir réduit sa femme à soixante mille livres de rente par ses mauvaises spéculations de Bourse. Il y a juste dix ans de cela. Deux multiplications et une soustraction, et vous saurez pourquoi Mme Nieul ne vous donnera pas Ève-Rose.»

—«Mais cette femme est une folle!» m'écriai-je, abasourdi par cette révélation soudaine.

—«Nullement,» continua Mme de Soleure, «c'est une mère qui ruine sa fille, voilà tout, comme tant d'autres ruinent leur mari, par vanité. Mais vous ne l'avez donc jamais regardée et deviné sa sécheresse et sa fureur de briller, rien qu'à son profil d'impératrice, à l'orgueil de sa bouche, à cet implacable qui est dans tout son être...» Et elle l'imitait avec ses mines tout en parlant. «Elle ne renoncera au monde que morte, et comme il faut, pour que cette vie puisse continuer, qu'Ève-Rose fasse un mariage riche, Ève-Rose fera un mariage riche, aussi vrai que voilà une bouffée de fumée.» Et avec sa jolie bouche elle s'amusait à chasser la fumée de sa cigarette qui s'en allait par petits anneaux bien égaux, puis, comme en se jouant, elle poursuivait ces bagues mobiles et bleuâtres avec son doigt, et involontairement je voyais dans ce geste de mon amie un symbole de ma vie à moi, qui s'est passée, en effet, à poursuivre des mirages plus légers, plus insaisissables que la fumée de la cigarette de Madeleine.

—«Encore faut-il qu'Ève-Rose consente à tout ce calcul,» lui répondis-je, «et c'est précisément à cause de cela que je me permets de n'être pas de votre avis et que je pense qu'il importe beaucoup pour moi de savoir si elle m'aime.»

—«Mon ami,» fit Madeleine en secouant sa tête blonde, «rappelez-vous ce que je vous dis: il n'y a pas de jeune fille qui aime,—à Paris du moins et au-dessous du troisième étage. Ève-Rose est délicate, elle est droite et franche, mais soyez certain qu'avant d'entrer en révolte avec sa mère, elle hésiterait, même si vous aviez un intérieur princier à lui offrir. Et comme elle saura par Mme Nieul l'existence qui l'attend si elle vous épouse, elle n'hésitera pas plus de cinq minutes. Songez-y donc, voilà une enfant qui ne comprend pas la vie sans un hôtel aux environs du parc Monceau ou du bois de Boulogne, sans quatre ou cinq chevaux dans l'écurie, sans des sorties tous les soirs d'hiver, une loge à l'Opéra, et tout ce que comporte un train de cette sorte: des voyages l'été, un château en automne, et tout ce décor d'élégance, on ne l'a ici qu'avec de la fortune, beaucoup de fortune... Sa mère serait morte et elle ajouterait les quelque trente mille francs de rente qui peuvent lui rester à vos revenus, qu'elle se croirait pauvre. Ne hochez pas la tête. C'est l'affreux envers de notre genre de vie. Avec un million, dans notre monde, mon cher, on n'a pas le sou...»

Il y eut un silence entre nous. J'écoutais cette femme comme un homme écoute le bilan de sa faillite. Elle continuait:—«Et seriez-vous heureux avec elle, vous que je connais? Mais vous souffririez le martyre pour un seul regret qui passerait dans ses yeux? Ne vivriez-vous pas avec l'angoisse quotidienne de vous dire: «Je lui ai pris sa vie de femme à la mode, sa vie opulente et jeune, pour l'attacher, à quoi?» Pensez bien que vous, monsieur François Vernantes, ancien auditeur, et très bien vu dans la société, vous êtes dans ce que j'appelle les célibataires de première classe. Vous vous mariez, et, si votre femme n'a pas plus de fortune que n'en a Mlle Nieul, tout cela change d'un instant à l'autre. Vous étiez un garçon riche. Vous devenez le chef d'un ménage gêné. Vous perdez du coup la bonne moitié de vos relations...» Et elle parlait, parlait toujours, et à mesure qu'elle parlait, je me sentais envahi par ce terrible sentiment de l'impossible qui m'a toujours et partout arrêté sur le bord de la réalisation de mes plus chers désirs. Je m'aperçus, tentant une expérience pour moi terrible, celle de découvrir ce qu'il y avait dans le fond du cœur d'Ève-Rose, et une timidité affolante s'emparait de moi à cette seule idée. «Et puis,» songeai-je une fois rentré chez moi après cette conversation, «est-ce que vraiment j'ai assez de confiance dans mon sentiment pour prendre la responsabilité d'un mariage accompli dans ces conditions-là?...» Mais à quoi bon me rappeler les causes profondes de ce renoncement? Elles tiennent toutes dans cette maladie de la volonté dont j'ai tant souffert. Le soir même, après des heures d'une agonie d'indécision, j'écrivais à Madeleine de Soleure que je me rendais à ses raisons, et cinq jours après je quittais Paris.

Se rencontrera-t-il jamais un moraliste tendre, comme j'aurais souhaité de l'être, si j'avais eu la puissance d'écrire autrement que pour me soulager l'âme, qui donne aux anxieux, aux incertains, aux tourmentés comme moi une explication des ondoiements et des contrastes de leur caractère? Après cette volte-face subite de mes résolutions déterminée par les raisonnements de Mme de Soleure et aussi par mon impuissance à lutter, à me résoudre, à vivre enfin, que disait la simple sagesse? Qu'il fallait du moins partir sans revoir Ève-Rose, puisque je m'en allais pour la fuir. Je voulus cependant pénétrer une fois encore dans l'hôtel de la rue de Berry avant de quitter la ville où je la laissais,—pour un autre, et pour lequel? Mon cœur, inhabile à l'action, a toujours été ingénieux à ces raffinements de torture intime. Je trouvai la mère et la fille dans cette serre en rotonde où un infini de rêveries heureuses avait tenu pour moi cet hiver. Comme elles venaient de perdre une parente éloignée, elles étaient l'une et l'autre en toilette noire, et tandis que je parlais à Mme Nieul, lui expliquant mes projets de voyage, Ève-Rose, penchée sur un métier à tapisserie, faisait courir son aiguille avec une rapidité qui me sembla fiévreuse. Quand je me levai, ses yeux se fixèrent sur moi. Elle était, à cette minute, blanche comme le papier sur lequel j'écris ces lignes. Ah! ce pâle visage, en proie à une émotion qui n'était peut-être que de la pitié très douce, qu'il m'a poursuivi longtemps de son regard! Que j'ai de fois deviné un muet reproche dont je ne pourrai jamais me justifier, au tremblement de sa petite main dans la mienne! Et que j'ai passé d'heures à égrener le chapelet des regrets inutiles, des «si j'avais parlé pourtant,» des «si elle m'aimait?»—Surtout l'annonce de ce mariage avec Adolphe Bressuire m'a été un comble de peine. Puis cette langueur mortelle s'est résolue en une indifférence attendrie. Je croyais si bien avoir oublié tout cela. Il y avait entre nous de longs mois de voyage, la sensation de l'irréparable, la monotonie de ma vie, et pour une ligne rencontrée dans un journal, voici que la blessure fermée s'est rouverte.—Une blessure? Non, puisque Ève-Rose est libre, pourquoi souffrir encore? Est-ce que la destinée ne semble pas me tendre une seconde fois cette carte que j'ai tant regretté de n'avoir pas jouée?—Quelle folie! Et c'est pour m'assagir que j'ai commencé à écrire toutes ces pages, c'est pour endormir les nerfs malades. Une piqûre de morphine aurait décidément mieux valu.

SECOND FRAGMENT

Paris, novembre 1881, par un temps gris.

Que faire par une après-midi de pluie battante, lorsqu'on souffre du foie et qu'on a le dégoût du visage humain? Lire des livres? Je connais par cœur tous les miens. Et que m'apprendraient-ils? Dans toutes les littératures, il n'y a pas cinquante pages qui soient nécessaires. Les autres sont des œuvres d'art,—autant dire un jeu de patience, bon pour intéresser ceux du métier. Un homme qui a vécu est plus difficile. Écrire des lettres en retard? Il y a belle lurette que mon nihilisme intime s'est affranchi des misères de la politesse. Et dans ce désarroi de mes nerfs exaspérés, de ma santé détruite, de mon âme endolorie, voici que je me suis repris à ruminer mon existence, comme les bœufs ruminent leur herbe. Qu'elle était amère, la prairie où j'ai brouté ma pâture de cœur! Un peu au hasard, j'ai feuilleté mes anciens journaux, et, de cahier en cahier, je suis arrivé à celui qui n'est pas fini de remplir; j'ai relu les quelques pages qui contenaient le récit de mes sentiments pour Ève-Rose Nieul,—en éclatant de rire. La destinée s'est chargée, depuis, de composer le second chapitre de ce roman, et la fantaisie me prend, puisque je ne peux pas sortir et que ma porte est condamnée, de transcrire ce second chapitre comme j'ai fait le premier. J'ai donc roulé une toute petite table au coin de ce feu, choisi ma plume avec soin, comme pour un travail important. Ce griffonnage me distraira bien deux heures.—Dans ces cas-là, je me souviens du mot de mon professeur de grec, quand j'étais en rhétorique à Bonaparte. Interminablement long, scrupuleusement sec, étonnamment docte, il me faisait lire du Sophocle, chez lui, en fumant d'affreux cigares qui me donnent encore la nausée par delà les années, et, à la fin de la leçon, clignant son œil, il ricanait: «Mon cher Vernantes, voilà qui vaut mieux que de jouer au billard.» Aujourd'hui je ne jurerais pas qu'il eût raison. Si seulement il avait dit: «autant,» et non pas: «mieux!»