A FLORIMOND DE BASTEROT.

LA COMTESSE DE CANDALE

C'était dans le petit salon d'un hôtel privé, rue de Tilsitt, pas bien loin de l'Arc de Triomphe. Deux femmes y travaillaient à de menus ouvrages, l'une tricotant avec un crochet d'écaille blonde une couverture en laine grise, destinée à quelque œuvre de charité,—l'autre parfilant une frange fixée par des épingles sur un étroit tambour revêtu de drap vert. La nuit de janvier enveloppait Paris de ce vaste silence de neige qui rend plus tiède et plus heureux un asile comme celui-là, où le feu répand une douce chaleur, où les lampes jettent une lumière tendre à travers l'étoffe nuancée des abat-jour, où les tapis et les tentures assourdissent les moindres bruits, où la bouilloire chante paisiblement au-dessus de la petite lampe à flamme bleue, tandis que les tasses, l'assiette des tranches de citron et les gâteaux dorés attendent sur le plateau de porcelaine. Les deux femmes qui travaillaient ainsi, tout en causant, dans l'intimité de ce petit salon et de cette heure, portaient et portent encore des noms également célèbres dans les fastes de la France militaire. L'une s'appelait madame la duchesse d'Arcole, et l'autre madame la comtesse de Candale. Par extraordinaire, ces deux sœurs sont aussi deux amies, et qui s'adorent autant qu'elles se ressemblent peu. La duchesse est grande, avec un teint pâle, des yeux noirs d'une gaieté tranquille, une physionomie italienne qu'elle doit à leur mère, une Branciforte de Milan. La comtesse est petite et frêle, avec des cheveux blonds, des prunelles d'un bleu vif qui deviennent aisément fixes et dures, et quelque chose dans son profil qui rappellerait l'oiseau de proie, si une pureté presque idéale de tout ce visage n'en corrigeait le caractère aigu. Les deux sœurs sont nées Candale, de la branche cadette de cette maison, rendue fameuse par le grand maréchal Louis de Candale, le favori de Henri II, le compagnon de François de Guise, l'ami et le rival de Montluc... Quel nom redoutable à porter que celui de cet homme qui a terminé dans les férocités des guerres religieuses une existence illustrée par tant de hauts faits accomplis dans les guerres étrangères! L'histoire ne sait, en pensant à lui, si elle doit le détester ou l'admirer, lui tresser une couronne ou l'attacher au pilori. A vingt ans, Louis de Candale fut laissé pour mort à Pavie, après avoir failli sauver le roi François Ier; à soixante ans, il a fait brancher d'un coup six cent cinquante huguenots, pris à Jonzac, dans la Saintonge.—En 1529, et à peine remis de ses blessures, il s'est chargé de porter un message secret du roi de France au sultan Soliman; il a traversé l'Europe à travers des dangers inouïs, et, aussi bon diplomate que brave soldat, c'est grâce à lui que les Turcs entreprirent cette année-là leur marche sur Vienne, qui força Charles-Quint à signer la paix de Cambrai. Près d'un demi-siècle plus tard, ce même héros, passant à cheval avec ses gens d'armes le long d'une route de Guyenne, entendit des protestants chanter les psaumes dans une grange qui leur servait d'église. Il la fit barricader et voulut y mettre le feu, le premier, de ses vieilles mains qui avaient si noblement servi le pays. Et c'était ce sauvage maréchal de Candale, ce pendeur, ce brûleur, ce bourreau, qui avait commandé la charge de Cérisoles, défendu Metz avec le grand Guise, et qui était entré dans Calais à la tête de l'armée de délivrance! Lors de la Saint-Barthélemy, ce terrible homme fut plus terrible encore. Depuis l'assassinat de son cher François de Guise, il ne connaissait plus de pitié. Reconnaissable à son œil crevé et à une affreuse balafre qui lui coupait le visage en deux, il avait tué toute la nuit, sans se reposer, épouvantant même ses compagnons de fanatisme. Puis il s'était retiré dans un couvent sur la frontière de la France et de cette Italie où il s'était tant battu, et il y était mort comme un saint.

Dans le petit salon de l'hôtel moderne que l'héritier de ce formidable aïeul, le comte Louis de Candale actuel, a fait construire, d'après le style anglais, avec un escalier de bois et toutes les minuties du confort le plus raffiné, les souvenirs du maréchal sont épars de tous côtés, attestant chez la jeune femme de trente ans, dont ce coin est le lieu de prédilection, un culte passionné pour cette mémoire tragique. Et de fait, tandis qu'Antoinette, son aînée, épousait le petit-fils d'un maréchal de Napoléon, Dupuy, duc d'Arcole, un des plus riches et un des plus distingués parmi les officiers de la jeune armée, Gabrielle, la cadette, a voulu à tout prix se marier avec son cousin Louis, parce que ce dernier était pauvre et qu'elle avait, elle, une grande fortune. Louis était un gros et lourd garçon, réputé stupide même dans son monde, beaucoup plus allemand que français, par son allure et sa structure.—Un Candale a épousé une Wurtembergeoise pendant l'émigration.—Il n'avait aucune ambition haute, pas d'avenir. Gabrielle savait tout cela, et elle a préféré cet homme qu'elle n'aimait pas, à un frère du duc d'Arcole, aussi spirituel, aussi fin que Louis l'est peu,—simplement parce que ce dernier était le chef de la famille, le représentant du grand homme. Dans la personne de ce triste fiancé elle épousait ce grand homme. Son roman, à elle, c'était le désir d'avoir un fils de cette race de héros, dont elle ferait un soldat,—un fils du pur sang des Candale, capable de recommencer l'ancêtre dans les temps nouveaux. Par ce soir d'hiver, elle parle encore à sa sœur de ce fils qu'elle n'a pas eu.—«Ah!» dit-elle, «tu ne sais pas quelle tristesse j'éprouve à songer qu'un nom comme le nôtre va disparaître pour toujours!...» Et elle regarde avec une infinie mélancolie le buste du maréchal sculpté par Jean Cousin, qui se dresse sur un piédouche au fond du petit salon. C'est précisément sous ce buste de marbre que chante la bouilloire et que le plateau du thé se trouve posé sur sa table ronde,—symbole du contraste singulier qu'offre cette pièce, aménagée à la parisienne et en même temps peuplée des reliques du tortionnaire du seizième siècle. Avec sa paupière abaissée, les plis de ses joues, la cruauté de sa bouche, ce masque de marbre fait frissonner. On y devine la volonté invincible, l'habitude quotidienne du danger, l'ardeur fixe du fanatisme, les farouches passions d'un âge de fer;—et la bouilloire chante à côté de lui, tout doucement. Il y a sur les murs des étoffes de soie, tendues à la mode d'aujourd'hui, avec des couleurs passées, comme il sied au goût d'une époque où les sens à demi épuisés n'apprécient plus que la nuance,—et puis, en trophées, dans un coin de cette chambre, dont le ton caresse l'œil, se dressent quatre épées ayant appartenu au maréchal. Son portrait est posé sur un chevalet que drape une autre étoffe. C'est une petite toile peinte par un artiste florentin resté inconnu, sans douce après Cérisoles. Le maréchal a quarante ans sur ce portrait;—en cuirasse, la tête nue, il s'appuie sur une épée à deux mains, devant un écuyer noir qui tient son casque par derrière, et il a dans ses yeux bleus le même regard que la jeune femme qui a disposé la toile sous le jour d'une lampe garnie d'un réflecteur... Là, tout près d'elle, sur le mince bureau de bois de rose abrité d'un paravent minuscule, au milieu des brimborions dont elle se sert pour écrire, entre le numéro de la Revue de quinzaine et les billets d'invitation préparés pour un grand dîner, elle a toujours un portefeuille qui contient les lettres de la reine Catherine de Médicis adressées à son grand exécuteur des hautes œuvres, à l'implacable maréchal. Il lui arrive de les manier, ces papiers anciens, avec ses doigts où brillent des saphirs et des turquoises. Elle déchiffre des mots tracés avec l'orthographe d'autrefois, qui renferment des instructions pour la besogne de terreur dont fut chargé Candale. Ses narines frémissent, l'amazone qui dort dans la Parisienne d'aujourd'hui se réveille à l'odeur de sang et d'incendie que dégage ce passé atroce et grandiose où rayonne pour elle la gloire du héros qui reçut douze arquebusades au service du roi, prit part à huit sièges, à quinze batailles rangées, et fit la guerre depuis sa dix-huitième année jusqu'à sa soixante-quinzième, n'ayant quitté la cuirasse que pour la bure et le bivouac que pour la cellule.

—«Oui,» reprit la comtesse, après avoir contemplé le buste de l'aïeul, et repoussant le petit tambour de drap vert d'un air triste, «je ne peux pas me consoler de n'avoir pas d'enfants... Le croiras-tu? J'en suis venue à consulter des somnambules pour savoir s'il me naîtra jamais un fils?... Ah! ne te moque pas de moi, Antoinette; toi qui es mère, tu ne connais pas cette douleur...»

—«D'abord, tout n'est pas perdu,» répondit la duchesse en continuant son ouvrage et souriant à demi, comme une personne qui ne veut pas que la causerie tourne au sérieux, «et puis, que veux-tu, je vois un bon côté à toutes choses... Les garçons de notre classe n'ont pas déjà tant de chances d'être heureux par le temps qui court... J'aime bien mon fils et je suis toute fière de l'avoir, mais crois-tu qu'il ne me prépare pas des inquiétudes horribles?... Il sera soldat, comme son père, comme son grand-père... Il fera campagne... Et j'éprouverai de nouveau les angoisses que j'ai connues quand mon mari était au Tonkin, ces deux années-ci... Bien m'en a pris d'avoir adopté une fois pour toutes le principe d'espérer quand même... Te souviens-tu, quand nous partions pour le bal et que chère maman nous disait:—«Amusez-vous, vous ne vous amuserez pas plus jeunes...» Tiens, raconte-moi plutôt qui tu as vu chez les Rabastens, hier au soir...»

—«C'est cette soirée qui m'a plongée dans des idées sombres,» fit l'autre; et elle ajouta, presque à voix basse: «J'y ai rencontré Mme Bernard.»

—«Pauvre Gabrielle,» dit Antoinette, gravement cette fois, «tu es jalouse...»