—«Oui, je suis jalouse,» reprit Gabrielle avec exaltation, «mais pas comme tu crois..., non, pas d'elle... Qu'est-ce que cela me fait que cette femme ait été la maîtresse de mon mari avant notre mariage, et même depuis, à ce que me donnent à entendre nos bonnes amies?... Est-ce que tu t'imagines que je l'aime encore, mon mari?... Ah! quand je l'ai épousé, il y a dix ans, avec mes rêves de jeune fille enthousiaste, je le savais plongé dans les médiocrités de cette existence de club et de sport que mènent les gentilshommes d'aujourd'hui; je le savais ignorant, inactif, dénué de tout ce que j'estime dans un homme, de tout, excepté de bravoure. Il s'était bien battu pendant la guerre, et je me disais qu'avec un homme brave, il y a toujours de la ressource.—Je me sentais une telle flamme au cœur, je nourrissais un culte si passionné pour le nom qu'il portait, comme nous, et dont il est maintenant le dernier représentant, que j'ai espéré quand même, moi aussi... J'ai pensé que je susciterais en lui je ne savais quoi, mais une noblesse, une énergie... Va, j'ai mesuré aujourd'hui ce qu'il tient de fiertés vraies dans cette triste nature... Rien, entends-tu, rien, rien, rien... Des goûts de cocher pour ses chevaux, des besoins d'argent pour sa bourse de jeu, des galanteries de-ci, de-là, pourvu qu'elles ne dérangent pas son égoïsme... S'il a aimé Mme Bernard, c'est que l'intrigante lui a rendu sa maison commode. Elle est folle de Snobisme. Elle était fière d'avoir un Candale pour amant, et elle s'en est servie pour forcer la porte de quelques salons de notre monde, où elle ne serait pas entrée toute seule... Tant pis pour le Candale, tant pis pour notre monde et tant mieux pour elle... Ah! ce n'est pas cela qui me rend la vue de cette femme insupportable... Je la méprise trop pour en souffrir...»
Deux larmes coulèrent des yeux de la comtesse, tandis qu'elle achevait cette dernière phrase. Sa sœur, qui les vit, déposa son ouvrage et le peloton de sa laine, où elle avait piqué son crochet; puis, gracieusement, elle vint se mettre à genoux devant l'autre, et elle commença de l'embrasser en lui disant:—«Sœurette, sœurette, vous n'êtes pas sage... Vous vous exaltez pour quelque idée folle... Vois, nous sommes si heureuses ici, toutes deux seules... Nous pourrions passer une si bonne soirée... Que te manque-t-il, tu as ta sœur pour te gâter, et jusqu'au vilain buste du vieux maréchal pour y faire tes dévotions,» ajouta-t-elle en riant tout à fait, afin de forcer l'autre à sourire aussi; mais la comtesse ne sourit pas à cette innocente taquinerie, elle rendit un baiser à sa consolatrice et elle reprit:—«Non, ma douce, tu sais bien que je ne suis pas folle, et tu me comprends, quoique tu fasses quelquefois semblant que non, pour m'arrêter... Je ne suis pas une femme de ce temps-ci. Voilà tout. Si je ne croyais pas à la suprême sagesse de Dieu, je dirais qu'il s'est trompé en me faisant naître dans un siècle où les nobles ne sont plus des nobles, mais seulement des gens riches dont le nom sonne mieux... Cette Mme Bernard, dont nous parlons, elle a sa loge à l'Opéra, comme toi et moi, son hôtel, ses chevaux, comme nous. A cette heure-ci elle porte une robe de dentelle, comme la tienne et la mienne. Elle a, autour d'elle, le même décor banal de bibelots et de peluche... Mais ce qu'elle n'a pas, c'est ce que tu appelles, toi, ce vilain buste, c'est un héros parmi ses aïeux, c'est le souvenir des Candale qui ont versé leur sang pour leur roi sur tous les champs de bataille d'Europe, ce même sang,» ajouta-t-elle en montrant les veines bleues de sa main fine. «Ah! de bonne heure j'ai senti cela, que nous étions d'une race différente des autres, et je lui ai voué, à ce noble sang des Candale, une dévotion, comme tu l'as dit, une religion...»
—«Et tu trouves que Louis a manqué à cette religion en aimant Mme Bernard?» interrompit la duchesse, qui connaissait trop les emportements de sa sœur pour ne pas s'obstiner à lutter contre une de ces crises de sensibilité que la comtesse expiait ensuite par d'horribles migraines... «Mais l'homme au vilain buste,—non, décidément, il est trop laid pour moi avec sa balafre,—pardon, le sublime maréchal, en a fait bien d'autres, et Brantôme raconte sur lui deux ou trois histoires peu édifiantes, avant qu'il ne s'en allât dans une montagne demander pardon de ses péchés... Et puis, veux-tu que je t'avoue humblement une faiblesse? Ces temps héroïques où l'on brûlait et où l'on pendait pour un oui, pour un non, où l'on vous pistolait, daguait, arquebusait à tous les coins de rue, c'est très beau; mais j'aime encore mieux vivre à une époque où Mme Bernard vend avec des duchesses, et où l'on ne met pas le feu aux églises pour brûler les gens qui sont dedans, sous prétexte qu'ils prient Dieu à leur manière.»
—«Tu te trompes,» répondit la comtesse tristement; «encore une fois, ce n'est pas Mme Bernard qui me fait souffrir...,» et, avec un invisible effort, elle ajouta: «c'est l'enfant.»
—«Quel enfant?» demanda l'autre.
—«Le fils que Louis a eu de cette femme,» fit Mme de Candale.
—«A ton âge!...» répliqua la duchesse avec son joli sourire et en haussant ses belles épaules, «tu crois encore à ces potinages du monde sur les enfants adultérins. Mais, bête, il n'y a qu'une mère qui sache de qui est son fils, et elle ne va pas le dire, n'est-ce pas? Alors, qui le raconte? Un amant qui se vante? Une rivale qui calomnie? Moi, j'ai pris le parti de faire comme la loi, je ne connais qu'un père, et c'est le mari. Comme cela, on a encore plus de chances de tomber juste.»
—«Tu n'as donc jamais regardé celui-là?» dit la comtesse; et se levant pour détacher du paravent qui se repliait contre le bureau une miniature appendue parmi cinq ou six autres, elle vint la tendre à sa sœur. «C'est le portrait du père de Louis à six ans. Reconnais-tu le petit garçon de Mme Bernard? Sont-ce bien les mêmes traits, le nez, la bouche, les yeux surtout? La ressemblance a sauté une génération... Et quelle ressemblance!... Je l'adore, moi, cette miniature, justement parce que c'est la vraie physionomie des Candale qui est fixée là. Te souviens-tu comme le vieux comte ressemblait à l'ancêtre, quand il avait cinquante ans?... Hé bien! le petit Bernard, quand je l'ai vu pour la première fois, c'était cette miniature vivante. Ah! je ne m'y suis pas trompée, je savais qu'on avait beaucoup parlé de la liaison de Louis et de Mme Bernard; tout de suite je me suis dit: c'est son fils.—Les mêmes bonnes amies ont pris bien garde de me renseigner depuis, mais je n'avais pas besoin de leur obligeance. J'en savais plus qu'elles... D'abord, cela m'a un peu attristée, j'ai toujours trouvé si mélancolique le mensonge dans lequel vit et grandit un pauvre petit être qui ne dira jamais: mon père, à son vrai père; et pour ce vrai père, ce doit être si navrant, et si cruel pour la mère!...»
—«Bah,» fit la duchesse, «la mère l'oublie, le vrai père est trop content d'être débarrassé de l'enfant, celui-ci n'en sait rien, le faux père non plus, et l'on vit tout de même... C'est tellement plus simple, la vie...»
—«Cela dépend de la façon de sentir,» reprit Mme de Candale. «Les années passèrent; je restai, moi, sans enfants. Ce fils que je désirais si passionnément, ne vint pas. C'était cependant le désir fixe auquel aboutissait chacune de mes pensées. J'en rêvais toujours, ici surtout, dans cette espèce de petite chapelle privée que j'ai faite aux reliques de notre grand ancêtre et des autres Candale qui ont été dignes de lui. Et à travers ces rêveries, un étrange sentiment naquit en moi. Oui, je rêvais de ce fils tant souhaité, tant regretté. Je le voyais en imagination, comme s'il eût été là, et toujours avec les traits, les gestes, les yeux surtout, les tours de tête de ce petit garçon que je croyais être de mon mari... Bien souvent il m'est arrivé d'éprouver le besoin de voir cet enfant en réalité, comme je l'évoquais dans ma pensée. J'allais aux Champs-Élysées, à pied, dans l'allée où je savais qu'il jouait, et à l'heure de sa promenade, afin de rassasier mes yeux de cette ressemblance avec ceux de notre race, qui m'était pourtant une torture. Il était si beau avec ses boucles fauves, si aristocratique dans ses moindres mouvements, si Candale enfin!... Et puis je me répétais qu'il était né Bernard, qu'il grandirait Bernard, qu'il aurait l'éducation d'un Bernard, que Bernard il vivrait, Bernard il mourrait. On me l'avait volé à moi, qui aurais si bien su l'élever d'après son sang! Je n'aurais su dire si je l'adorais ou si je le haïssais, tant les sensations que m'infligeait sa présence étaient à la fois douces et cruelles. Il faut qu'elles aient été très fortes, puisqu'elles ont failli m'amener au crime...»