Ces dernières paroles avaient été prononcées avec un si âpre accent de vérité, que la rieuse duchesse ne songea plus à rire. Elle ne chercha pas, comme tout à l'heure, à ramener sa sœur vers une conversation plus douce et plus raisonnable aussi. Elle avait toujours eu comme une peur involontaire de l'influence que la légende du vieux Candale exerçait sur cette âme, ardente dans ses sentiments jusqu'à la maladie. Elle eut un petit frisson et ne répondit rien. Il se fit dans la chambre un de ces passages de silence que Mme d'Arcole avait l'habitude enfantine de rompre par une phrase de leur mère l'Italienne: «Nasce un prete, il naît un prêtre.» Mais elle ne se livra pas à cette plaisanterie qui leur rappelait, à toutes deux, leur existence de petites filles. Elle avait le cœur serré, et elle attendit que l'autre continuât son récit qui tournait tout d'un coup à la confession.

—«Tu te souviens,» reprit cette dernière, «que nous avons passé quinze jours, cet automne, au château des Gauds, chez les Corcieux? Cette excellente Laure, en vraie baronne de la Gaffe, comme tu l'appelles, avait invité les Bernard dans la même série que nous, et, avec les Bernard, l'enfant est venu. Toi qui me connais, tu dois juger si j'ai eu l'idée de faire boucler mes malles et de m'en aller. Je ne le pouvais pas, à cause de Louis. Je ne suis pas pour les demi-mesures. Le jour où je dirai: «Je sais tout,» je le quitterai pour ne plus le revoir. Tant que je reste sa femme et que je vis avec lui, je ne sais rien... Ce que fut mon supplice pendant ces deux semaines, je renonce à te le dire. Cet enfant a onze ans aujourd'hui. L'as-tu revu depuis quelque temps? Non. Je te le peindrai d'un mot: il ressemble, et plus que jamais, au fils que j'ai tant désiré! Je le voyais aller et venir, le matin, le soir, fier et hardi comme un petit aigle, joli comme un page, des pieds et des mains comme toi, chérie, et ce gros Bernard, ce richard balourd, qui vit sur les millions que lui a gagnés son père, l'industriel, dont il a la bassesse de rougir, qui faisait le paon autour de cette fleur d'aristocratie.—Mon fils Alfred!—Il répétait ces mots avec des airs de contentement, des infatuations, une outrecuidance!... Et la mère?... Mais j'aime mieux ne pas t'en parler, je deviendrais vilaine. Il n'y avait pas jusqu'à Louis qui, persuadé de mon aveuglement, ne m'épargnât aucune des petites piqûres qui pouvaient exaspérer mon envie. Quand il regardait le petit garçon, quelque chose passait sur sa physionomie qui me révélait ce que j'aurais pu faire de lui, si j'avais eu, moi aussi, un fils à lui montrer, pareil à celui-là, et c'était en moi une souffrance, insensée peut-être, tu diras sans doute indigne, car c'était de l'envie, après tout; mais qu'y faire? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à présent je ne doutais plus de mon sentiment pour cet enfant. Je le haïssais! Je l'aurais voulu malade, chétif, commun au moins, et que l'exécrable milieu où il vivait déteignît sur lui. Ah! on ne connaît pas quelle meute de mauvais instincts on porte dans son âme, tant que l'occasion ne l'a pas déchaînée... Une après-midi qu'il faisait très chaud, comme au mois de juin, et que tous les habitants du château étaient dans leur chambre à finir leur correspondance, je montai, moi, sur la terrasse d'en haut, d'où l'on a une vue si large sur la Loire et la campagne, et qui est abritée du soleil, à cette heure-là, par l'ombre d'une espèce de petit beffroi. J'y venais souvent pour m'isoler des autres, qui ne se souciaient guère de grimper tant de marches. En débouchant sur cette terrasse, déserte d'ordinaire, j'aperçus une forme humaine couchée sur le parapet... C'était Alfred qui s'était mis là pour lire, puis qui s'était endormi, le coude ployé sur son livre ouvert. Le parapet est large, mais au-dessous, c'est un mur à pic, une profondeur d'abîme, et, au fond, le rocher sur lequel est bâti le château. Il dormait aussi paisible que s'il eût été étendu dans son lit, d'un doux et heureux sommeil. Je voyais son visage en profil perdu, avec cette ressemblance que je haïssais si profondément... Le croiras-tu? Une pensée atroce s'empara de moi... A cette minute, et tandis que j'écoutais sa respiration si calme monter dans le silence de cette terrasse isolée, je réfléchis que je n'aurais qu'un geste à faire, un seul petit geste, et j'étais délivrée à jamais de l'obsession que m'avait causée cet être, j'étais vengée de tant de douleurs, je ne verrais plus ces traits dont la délicatesse m'avait fait si mal, je sauverais le sang des Candale d'une promiscuité odieuse... Oui, rien qu'un geste... Je poussais l'enfant, il roulait dans le gouffre ouvert à côté de son sommeil... Qui le saurait?... Je le haïssais d'une si forte haine, et c'est si naturel de souhaiter anéantir ce que l'on hait!... Ah! comme il s'en est fallu de peu que je n'agisse! Combien j'ai été voisine du meurtre! Combien j'ai senti s'agiter en moi l'âme violente de celui-là...» Et elle montrait du doigt le portrait du maréchal. «Je fus si tentée, que je me jetai à genoux, là, sur la pierre de la terrasse, et j'ai prié. Combien de temps, je l'ignore. Puis, je me suis levée, et j'ai marché vers l'enfant endormi... Je l'ai réveillé avec des précautions infinies, toute tremblante maintenant qu'un faux mouvement ne le précipitât. Pauvre petit! En ouvrant les yeux, il me sourit, et il s'écria:—«Comme vous êtes pâle!—J'ai eu si peur pour vous,» lui répondis-je.—«Peur de quoi?» fit-il. Je lui montrai le grand espace vide au-dessous du parapet.—«Moi, je n'ai peur de rien,» me dit-il fièrement; et comme il reprenait son livre:—«Que lisez-vous?» lui demandai-je.—Il me tendit le volume. C'était une histoire de l'Empereur.—«Vous l'aimez?» lui dis-je.—«J'aime tout ce qui est militaire,» fit-il avec un beau regard, le regard que j'aurais voulu à mon fils. Alors je l'ai pris dans mes bras, en fondant en larmes... Ah! sa vraie mère ne l'a jamais embrassé comme cela...»

Elle se tut. La duchesse avait, elle aussi, des larmes dans les yeux, et la bouilloire continuait de chanter doucement sur la petite table que dominait le buste de marbre du tragique vieillard. «Allons, ma douce,» reprit Mme de Candale qui vit que son récit avait bouleversé sa sœur, «il faut que ce soit moi qui t'égaie maintenant... Laissons mes folies, et prenons le thé...»

Gérardmer, octobre 1886.

IV
La senorita Rosario

A ÉMILE MICHELET.

LA SENORITA ROSARIO