Je me trouvais voyager en Espagne, l'été dernier, et je m'arrêtai à Cordoue, afin de visiter la fameuse cathédrale. Je me vois encore, m'acheminant le long de la rue du Grand-Capitaine, sous un soleil brûlant, et je maudissais l'espèce de déraisonnable conscience qui nous force de voir, dans un pays, tous les monuments inscrits sur le guide. Le ciel se développait comme une coupole de saphir. A peine s'il courait, au bas des maisons closes, une ligne d'ombre. A travers les grilles en fer forgé des portes, j'apercevais, de place en place, une cour intérieure garantie du soleil par une toile tendue, avec des colonnettes et des massifs de plantes disposées autour d'un jet d'eau. Mais toutes ces cours étaient vides, à cette heure de la sieste, comme les rues, où je ne rencontrais qu'un âne gris, de loin en loin, chevauché à la manière arabe par un grand diable de paysan andalous, à visage couleur de cigare, qui balançait son torse sur la croupe de la bête, les pieds soutenus par deux paniers remplis d'oranges. A Séville, on a un proverbe pour définir ces journées de calenture: «Il n'y a dehors,» disent-ils, «que les chiens et les Français...» J'arrivai ainsi à la porte de la cathédrale, à laquelle fait face la porte de l'évêché. Comme on célébrait une cérémonie religieuse dans l'après-midi, un chemin était ménagé entre les deux portes, et, sur le mur extérieur du palais, pendaient quelques-unes des tapisseries qui font partie du trésor. Malgré l'accablante lumière, je m'arrêtai à les regarder, tout saisi par le contraste entre leurs nuances doucement passées et l'éclat du mur d'une blancheur intense. Et puis, une d'elles, qui représente le furieux combat d'un prince maure et d'un chevalier au pied de la colline de l'Alhambra, est d'une beauté de composition véritablement surprenante. Que de souvenirs elle évoquait pour moi, que de légendes de ce moment unique de l'histoire où Boabdil abandonnait Grenade, où Colomb découvrait le Nouveau Monde, où Isabelle et Ferdinand préparaient la grandeur future du terrible Charles-Quint! Vingt images surgissaient devant les yeux de ma rêverie, héroïques et attendrissantes, tragiques et romanesques comme cette histoire elle-même, lorsque je sentis une main s'abattre sur mon épaule, et une voix bien connue m'appela par mon nom avec un joyeux accent de surprise. Je me retournai. J'étais en face d'un de mes camarades de collège, devenu un de mes camarades de vie parisienne, Henri de V***.
De telles rencontres sont fréquentes en voyage. Elles sont presque toujours insupportables, d'abord par le dérangement nécessaire qu'elles apportent à nos projets, puis à cause de la familiarité qu'elles créent entre deux touristes ainsi exilés ensemble dans une ville perdue; enfin, parce qu'elles brisent cet enchantement de la solitude, bienfait unique des lointains vagabondages. Oui, quand les absences en terre étrangère n'auraient d'autre mérite que de nous arracher à l'odieuse misère de toute relation sociale un peu prolongée, il faudrait bénir les agences de chemins de fer et de paquebots. Que penser alors du Parisien à qui l'on se heurte sur le trottoir d'une cité presque déserte, et qui commence: «As-tu des nouvelles de Mme ***?» et il continue, racontant les pertes au jeu de celui-là, les intrigues de celui-ci, analysant le livre nouveau, la pièce d'hier.—O Paris! stupide séjour!... dirais-je volontiers en parodiant la célèbre valse...—Hé bien! on sait cela, et que dans une heure on enverra au diable l'importun qui n'en peut mais, et cependant le premier mouvement est un geste de joie sincère, car le fâcheux est tout d'abord le vivant rappel de la patrie;—et la patrie ressemble à la maîtresse que l'on aime en la critiquant, contre laquelle on est toujours à se colérer; puis sa seule pensée, quand on est loin, vous tire des larmes.—D'ailleurs, parmi tous les personnages avec qui les hasards de la route pouvaient me mettre en rapport, Henri de V*** se trouvait être un de ceux que je me sentais le plus capable de tolérer, sans trop de méchante humeur. A mon goût, il possède un charme incomparable. Il ne parle jamais que de lui-même, et par conséquent il ne me parle jamais de moi. Ces gens-là peuvent fatiguer, ils ne blessent point. L'égoïsme naïf et l'enfantine fatuité d'Henri eurent longtemps pour excuse ce qui fait tout pardonner chez les jeunes gens comme chez les femmes: une physionomie si séduisante qu'il attirait la sympathie rien qu'à paraître. Il garda, dix années durant, avec ses yeux d'un bleu tendre et ses cheveux blonds, un faux air d'avoir vingt-deux ans. Il en a trente-cinq aujourd'hui, et reste joli garçon, quoiqu'il commence à perdre ces blonds cheveux sur le devant de la tête, ce qui le désolerait, s'il ne s'était d'avance décerné un brevet d'admiration qui résistera même à la vieillesse. Il vit en parfait oisif, depuis qu'il a cru devoir au passé politique de son père, ministre sous l'Empire, d'abandonner sa place de troisième secrétaire au quai d'Orsay. Désœuvré, joli homme, riche et célibataire, c'est quinte et quatorze au jeu de la galanterie. Aussi les femmes font-elles la seule occupation d'Henri. Dans la grande comédie de l'existence, il appartient à la troupe des jeunes-premiers. L'acteur Delaunay fut sur les planches le symbole de cette race particulière qui ne donne jamais sa démission. Henri était jeune-premier à vingt ans, il l'est à trente-cinq, il le sera jusqu'à soixante-dix, quitte à teindre sa moustache, aujourd'hui couleur d'or, et à faire baleiner sa redingote ou lacer par derrière son gilet de soirée. Mais c'est un jeune-premier d'une espèce particulière, de ceux pour lesquels il faudrait créer l'expression de Jocrisses de la défiance, en pendant aux Jocrisses de l'amour de la célèbre comédie. Henri de V*** est le jeune homme qui ne veut pas être trompé par les femmes, et il a pris le parti de ne jamais croire un mot de ce qu'elles lui disent, ce qui l'a conduit,—ironie singulière,—à être tout aussi dupé que les naïfs qui croient tout. Henri a-t-il rencontré trois fois un jeune homme chez une femme de laquelle il s'occupe lui-même? Cela suffit. Ce jeune homme est l'amant de cette femme. Sa maîtresse lui raconte-t-elle qu'elle est allée dans la journée faire telle ou telle course? Il est convaincu qu'elle est restée chez elle et qu'elle le lui cache. Lui dit-elle qu'elle n'a pas quitté le coin de son feu? Le voilà persuadé qu'elle a couru tout le jour. Rien de plaisant comme les déceptions qu'un trait de véracité dûment constatée lui inflige. Pourtant il est amoureux, tout comme un autre, avec sincérité, mais il est la dupe de l'orgueilleux désir de n'être pas dupe. A Paris, je l'évite, quoique sa manie m'intéresse comme un cas; mais il me fait trop volontiers des confidences, et j'ai appris, par expérience, que les indiscrets de cette espèce vous rendent presque toujours responsables de leurs indiscrétions... Sous ce porche de la vieille cathédrale, il ne fallait pas songer à le fuir. D'ailleurs, il avait déjà passé son bras sous le mien; il m'entraînait dans l'intérieur du vaste édifice, délicieusement frais par cette brûlante après-midi. Les quinze cents colonnes de marbre de l'ancienne mosquée, frêles et supportant des arceaux coloriés en blanc et en rouge, profilaient leur forêt devant nous. Henri, qui connaissait l'endroit, pour être à Cordoue depuis plusieurs jours, avait repoussé les guides officieux; il allait, me montrant chaque détail et s'interrompant sans cesse pour me parler de ses affaires. Après dix minutes, je savais que la mosquée avait été fondée au VIIIe siècle par Abd-el-Rahman, et que lui, Henri, voyageait en Espagne pour oublier une maîtresse infidèle; que plusieurs des innombrables colonnes provenaient d'un temple de Janus, et que Laure T*** (il me la nomma, bien entendu) avait des yeux bleus, des cheveux cendrés et les âmes combinées de Dalila, de Messaline et de quelques autres monstres; que Charles-Quint s'était mis en fureur contre la chapelle gothique barbarement élevée par le Chapitre au milieu du beau temple arabe, et que Laure s'obstinait à lui écrire lettres sur lettres pour le rappeler.
—«Vois les jeux de la lumière dans ce coin d'église, et comme ce porphyre est chaud pour le regard,»—disait-il; et sans transition:—«saurais-tu m'expliquer comment une femme peut à ce point tenir à un homme sans l'aimer?...»
—«Mais si, par hasard, elle t'aimait?...» répondis-je.
—«Pas pour un reale,» fit-il en haussant les épaules. «Ce serait infini à te raconter. Si tu savais comme elle m'a menti, menti!... Enfin, j'ai rompu ma chaîne. Ah! les premiers temps, ce fut très dur...»
Il s'engagea dans la description de ses douleurs. Cette fois, il avait oublié la cathédrale, les piliers de jaspe et de brèche verte ou violette, les nefs plafonnées, les chapiteaux d'un style corinthien et arabe tout à la fois. Nous nous promenions dans ces allées de colonnettes graciles, comme dans une sorte de jardin aux végétations de marbre. Un sacristain montrait les chapelles à deux Anglais, et j'écoutais Henri coudre au récit de son malheur passé celui de sa plus récente aventure. Je lui avais seulement posé cette question:
—«Et tu n'as pas trouvé en Espagne de quoi te consoler?»
—«Si j'avais voulu!...» fit-il sur un ton plus grave. «Es-tu allé à Cadix?» me demanda-t-il.
—«Pas encore.»
—«Ah! la coquette, la délicieuse ville!...» s'écria-t-il, parlant presque à voix haute. «Imagine-toi une vaste baie, et, sur une pointe de presqu'île qui achève de la fermer, un nid de maisons blanches,—blanches à n'en pas supporter le rayonnement. Pas une ligne de verdure, mais la mer bleue ici, la mer bleue là-bas, une languette de terre pour rattacher la ville au continent, de quoi supporter deux rails de chemin de fer, et le ciel au-dessus d'un bleu plus clair. Quand je la vis ainsi, cette ville, et cette blancheur féerique entre deux gouffres d'azur, par un frais matin de printemps, les larmes me vinrent aux yeux d'admiration. Tu sais, ces larmes divines que l'on verse devant une beauté si ravissante que l'on ose à peine y croire... Je devais partir pour Tanger le jour même; je suis resté à Cadix trois semaines entières et je n'ai pas vu le Maroc.»