—«Voilà qui prouve que les Gaditanes sont aussi jolies que leur ville,» lui dis-je.

—«Elles le sont en effet,» répliqua-t-il, «et si minces, si élégantes dans ces rues étroites que surplombent des balcons vitrés qu'on appelle du nom exquis de miradores... Mais ce ne sont pas les Gaditanes qui m'ont retenu, c'est une jeune fille de Grenade qui habite Cadix depuis deux ans à peine. Elle s'appelle Rosario. Quelle habitude charmante que celle de donner aux femmes le nom de Marie en y joignant le surnom de la Notre Dame qu'elles ont pour patronne?—Comment je l'ai connue? Tout simplement. J'avais une lettre d'introduction pour un négociant américain établi à Cadix. Je l'avais portée aussitôt arrivé. Nous passâmes toute l'après-midi à courir du couvent, où se voient les merveilleux derniers tableaux de Murillo, jusqu'au quai du port avec sa population étrange de marins. Et le soir, après le dîner, mon hôte et sa femme m'entraînèrent sur la place de Mina et vers l'Alameda, tu sais, la classique promenade que chaque cité espagnole se doit de posséder. Celle de Cadix, comme tu l'aimerais, et ses palmiers, et les fleurs de son jardin en terrasse, au pied duquel palpite la mer, et sur cette mer, au loin, les feux tournants d'un phare, les feux immobiles des bateaux et le ciel toujours bleu, même la nuit, où brillent de larges étoiles! C'est là, sur cette promenade et sur la place, plantée de massifs aussi, qui l'avoisine, que toutes les femmes de la ville vont et viennent de huit heures à minuit. Et c'est là, dès ce premier soir, que je fus présenté à la señorita Rosario et à la señora sa mère...»

Il se tut, comme envahi par ce souvenir,—à moins que ce ne fût pour mieux admirer les mosaïques du sanctuaire musulman du Mihrab. Il commença de me questionner sur celles des basiliques de Ravenne que j'ai visitées, voici deux ans. Mais il revint bien vite à son sujet favori, c'est-à-dire à lui-même, et il continua:

—«Si tu vas à Cadix, je te donnerai une lettre pour mon ami, et tu verras si Rosario est divinement belle: une toute petite et frêle personne avec un teint pâle, de la chaude pâleur des femmes de ce pays-ci, éclairé par des dents si blanches et des yeux si noirs. Ah! le doux velours de ces yeux, si doux que les regarder c'est caresser son cœur à quelque chose d'infiniment tendre! Elle a un pied grand comme ceci,» et il montra sa main qu'il a lui-même nerveuse et fine, «sur sa tête une mantille, quoique ce ne soit plus guère la mode; et, dans ses cheveux noirs, cette nuit-là, elle avait piqué un œillet rose. La mère, elle, blanche de poudre de riz, en mantille aussi et en mitaines, l'air un peu, pourquoi te le cacher? de ces respectables personnes comme Goya en représente... Tu te rappelles la terrible eau-forte des Caprices, qui montre une jeune fille, l'éventail aux doigts, en souliers de satin, avec une robe noire qui fait mieux ressortir la pâleur de son teint? La vieille la pousse par derrière, et le peintre a écrit au-dessous: «Dieu lui pardonne, c'était sa mère!...»

—«Je ne connais de Goya que les Horreurs de la guerre, et je ne les aime guère,» lui répondis-je, «c'est dessiné à la diable, fatigant de férocité, inintelligible, sauf une dizaine de planches qui sont de première beauté.»

—«Possible,» fit-il, «mais les Caprices!... Les Caprices!... Un art exquis: toute la grâce espagnole dans des corps souples, des pieds menus, des jambes fines, des visages aux grands yeux étonnés;—tout le pittoresque espagnol dans ces vieilles marchandes de chair humaine et ces garçons en train de fumer au pied d'un arbre;—toute la superstition espagnole dans ces prodigieux sabbats auxquels se rendent des morts qui soulèvent les pierres de leurs tombes;—les Caprices! pense donc, un fantastique du Midi, un cauchemar du pays du soleil. Edgar Poe ici, dans cette lumière!... Hé bien! Rosario semblait échappée d'une des planches de ce recueil, de la plus gracieuse, et il en est de si gracieuses à côté des terribles! Elle ne savait pas un mot de français, mais elle parlait anglais assez bien, avec un rauque et un peu sauvage accent qui me plut aussitôt, et nous nous mîmes à causer dans cette langue. As-tu jamais fréquenté des jeunes filles élevées de ce côté-ci des Pyrénées? Non!... Alors tu ne peux comprendre ce qui fait la séduction de Rosario, cette familiarité sans une nuance de coquetterie, ce naturel dans les moindres mots, dans les moindres pensées... Elle a vingt ans, elle n'a jamais vu que Grenade, qu'elle a quittée à la suite d'une grosse déception, et Cadix, où elle vit maintenant. Elle a été fiancée et son novio l'a trahie. C'est une histoire si commune ici que la plupart des jeunes filles la prennent gaiement et se fiancent trois fois, cinq fois, six fois, sans plus se soucier de ceux qui ont eu leurs premiers serments que nous de notre premier cigare, mais non pas Rosario, qui en avait fait une maladie et qui professait maintenant une crainte étrange de tout sentiment passionné. Avec cela, elle respirait la passion par tous les traits de son mobile et pâle visage, par ses lèvres que colorait son sang vierge et jeune, par le mince duvet qui ombrait les coins de cette bouche fraîche, par ses yeux surtout et par ce je ne sais quoi dans les moindres gestes qui révèle une créature organisée pour l'amour. Je devinai une partie de ce que je te dis là, tout en causant avec elle dès le premier soir; j'appris le reste par celui qui m'avait présenté à elle. Comprends-tu quel attendrissement me saisit à retrouver ainsi, incarnée dans cette enfant au sourire si fier, juste la nuance de chagrin que je promenais moi-même loin de Paris? J'avais été déçu, elle avait été déçue. On lui avait juré qu'on l'aimait, sans l'aimer, comme cela m'était arrivé à moi-même. Quelle absurde chose que la destinée! Au lieu de Laure, de cette infâme coquette,—tu les connais, ces blondes félines comme elle, qui vous mentent avec des profils de madone,—que n'avais-je rencontré cette fille simple et vraie comme son ciel et comme son pays? De celle-là du moins je sentais que je n'aurais jamais douté.»

—«Malgré la mère?...» lui demandai-je.

—«Mais la mère était une sainte!...»

—«J'y suis,» repris-je, «une déception en mantille et une déception en veston; deux déceptions qui s'additionnent. Total, un nouvel amour...»

—«Je ne sais pas,» répliqua-t-il, «si mon ami lui raconta mes tristesses... C'est vrai, je les lui avais confiées, à lui... Que veux-tu?» fit-il en voyant mon sourire, «puisque jamais il ne rencontrera Mme T***? Ce qu'il y a de certain, c'est que Rosario me plut infiniment, et aussi que je fus très assuré, dès le premier soir, de ne jamais l'aimer... Je me laissai donc aller à l'attrait que je ressentis pour elle avec cette gaie confiance d'imagination qui permet de jouir du charme d'une femme comme d'un paysage, comme d'un tableau, comme d'une fleur sur sa tige. Et je m'attardai à Cadix avec délices. Je voyais Rosario tous les jours deux ou trois fois, en visite l'après-midi, ou chez sa mère, ou chez l'ami qui m'avait présenté à elle, avant le dîner à la promenade et après le dîner à la promenade encore. Que d'heures nous avons passées à causer ensemble ainsi, dans la paix et les parfums de ces nuits transparentes, tandis que la mer battait contre le mur qui soutient l'Alameda, que la brise remuait les grandes feuilles des palmiers et qu'un guitariste chantait quelque petenera,—une de ces chansons d'Andalousie où vient et revient ce vers: Niño de mi corazon, garçon de mon cœur, et cela se prolonge sur une mélopée triste et douce qui rappelle la monotonie sublime du désert. Ah! que certaines de ces chansons me touchent!... Quatre vers, pas plus: «Pour toi j'ai abandonné mes enfants,—et ma mère est morte folle,—et aujourd'hui tu m'abandonnes,—garçon de mon cœur,—tu n'as pas le pardon de Dieu...» Tu vois, rien que de te les dire, ces vers, j'ai des larmes dans les yeux... J'ai passé aussi des heures chez ces dames à écouter Rosario chanter des chansons semblables, et des malagueñas, et des tangos. Elle a une voix juste et frêle, avec ce rien de nasillement si espagnol, et une passion franche et simple. As-tu entendu Laure chanter dans le monde? Tu te rappelles ce port de tête d'une cabotine, ces yeux levés au ciel, cette manière de se poser où se devine tout son mensonge...»