En parlant, il imitait son ancienne maîtresse à ravir, et ses minauderies, et ses attitudes. Il n'y a que lui pour se contredire dans cinq minutes avec cette inconscience. Il se montrait sous le triste jour d'un amant piqué qui se venge bassement, en avilissant la femme qu'il a aimée, de son impuissance à s'en faire aimer, et aussitôt, des sensations fines lui revenant à la mémoire, il continua:
—«La vérité, mon ami, la sainte, la céleste vérité!... Je la saisissais tout entière dans le chant de Rosario. Il m'est arrivé ainsi, à plusieurs reprises, d'aller avec elle et la femme de mon hôte,—j'appelais de ce nom le négociant américain qui me traitait comme un frère,—en bateau à voiles sur la vaste baie. Les hauts vaisseaux y sont à l'ancre très loin de terre. Le vent emplissait la toile des voiles. Le bateau penchait. Nous filions vite sur l'eau frémissante. Nous pouvions voir toute cette suite de petites villes blanches qui font comme une broderie à cette côte depuis la pointe de Cadix jusqu'à celle de Puerto de Santa Maria. Rosario jouissait comme moi de la splendeur de l'horizon, de la nuance changeante de l'eau bleue, de la félicité de la lumière éparse autour de nous, mais elle en jouissait en se taisant. Et je comparais mentalement ses silences à la surcharge d'expression dont j'avais tant souffert chez Laure, qui n'a jamais eu pour un centime d'émotion sans en raconter pour cent mille francs. Rosario était pieuse. Comme nous nous trouvions au mois de Marie et que je connaissais l'église où elle allait faire ses dévotions, bien souvent je me suis caché dans l'angle d'un pilier pour la voir qui priait, agenouillée sur la dalle, parmi d'autres femmes. Elles tenaient toutes leur éventail à la main. Sur l'autel, une madone se dressait, revêtue d'un manteau brodé, avec un chapeau garni de fleurs, et les blancs visages aux tons ambrés revêtaient un étrange éclat dans la demi-obscurité, à la lueur des cierges et parmi les noires mantilles. Rosario priait avec une si pure, une si sincère ardeur. Elle ne se doutait pas qu'on la regardât. Elle ne se faisait pas des bijoux avec ses beaux sentiments comme Laure, qui ne pouvait pas entendre une messe sans qu'elle me servît, à moi et à combien d'autres, le récit de ses extases mystiques et le détail de ses remords. Mais voilà, Rosario était sauvage, elle raffolait des courses de taureaux. Nous en vîmes trois ensemble. Croirais-tu que je lui pardonnais la férocité de ses applaudissements, quand le célèbre Lagartijo, ce gladiateur au masque jaune comme de la cire, tuait la bête en la recevant, sans bouger, l'épée tendue... Tiens, une autre question... Peux-tu m'expliquer par quelle anomalie on peut tant se plaire à la grâce d'une femme et ne pas l'aimer? Car je ne l'aimais pas, et, tout en goûtant la douceur de sa présence, je ne songeais jamais qu'à l'autre.»
—«Et Rosario, elle, que pensait-elle de toi?...»
—«Elle?...» fit-il en rougissant, car il est demeuré enfantin malgré ses folies, et il avait honte de sa fatuité, «je m'aperçus, voici demain huit jours, qu'elle m'aimait... Non, ne te moque pas... Nous étions allés en bande assister au passage d'une procession, et nous nous sommes trouvés tous les deux, seuls, elle et moi, à une des fenêtres de l'appartement où l'on nous donnait asile à tous. Le bout de la rue était tendu d'une toile grise qui frémissait au vent. Sur les balcons des maisons étaient déployées des étoffes de couleur, dont le rouge et le rose contrastaient de la manière la plus délicieuse avec la claire blancheur des façades. Et, par terre, sur un tapis déployé pour le passage de la statue de la madone, traînaient des jonchées de fleurs. La madone parut elle-même, parée des bijoux des dames dévotes de la ville, avec des diamants et des perles de quoi garnir une devanture de bijoutier. Elle avançait, juchée sur un pavois que soutenaient six personnes, et suivie de plusieurs nègres, vêtus d'étoffes de soie à franges d'or, qui portaient, eux, un lutrin chargé de musique... Je voyais tout cela, mais je me trouvais dans une de mes mauvaises heures. C'était l'anniversaire du jour où j'ai appris, l'an dernier, pour la première fois, que Laure me trompait.—Ah! mon ami, si tu savais dans quelles conditions et avec qui! Mon Dieu! Si les femmes nous choisissaient seulement des rivaux dont il ne fût pas déshonorant d'être jaloux!...—Enfin, j'étais triste comme la mort, tandis que la madone passait, que les chants montaient, que l'encens fumait... Et voici qu'en me retournant je rencontrai les yeux de Rosario, de la présence de laquelle je me souvenais à peine, fixés sur moi avec une expression qui me fit peur. Une anxiété passionnée s'échappait de ses prunelles. Elle était plus pâle encore que d'habitude, et elle me dit en espagnol: «Vous êtes triste... Vous l'aimez donc toujours?...» On lui avait tout raconté, ou bien elle avait tout deviné. Je répondis à sa question par une plaisanterie et j'arguai d'un mal de tête causé par le soleil. Me crut-elle, ou non?... Moi, j'étais tout bouleversé par la soudaine révélation du sentiment que je venais de constater chez ma petite amie de ces trois semaines. Elle m'aimait ou allait m'aimer!... Je rentrai à l'hôtel, au sortir de cette étrange et si courte scène, en m'adressant d'affreux reproches sur l'abominable instinct de coquetterie masculine qui m'avait fait, évidemment, courtiser cette enfant presque à mon insu. Tu vois, je dis presque... Elle m'aimait ou elle allait m'aimer, moi qui ne l'aimerais jamais, jamais, puisque je portais dans mon cœur la vivante image d'une autre. Lui infliger les tourments dont je venais de tant souffrir, dont elle était elle-même à peine guérie? Jouer avec elle à ce triste jeu du sentiment qui consiste à traiter une âme comme les petits garçons traitent un insecte qu'ils ont attrapé? Non, Rosario valait mieux que cela; et moi, j'avais besoin de m'estimer davantage, peut-être pour avoir le droit de mépriser Laure. Toujours est-il qu'à quatre heures de l'après-midi de ce même jour, mes malles bouclées, je prenais le train pour Séville, sans avoir dit adieu même à mon ami, le négociant américain... Rosario allait m'aimer... Je l'ai fuie par respect pour son sentiment. Ne te moque pas de moi,» répéta-t-il en me portant la main sur l'épaule avec un geste câlin.
Et je ne me moquai pas de lui, parce que véritablement il était de bonne foi et que son scrupule m'avait touché, malgré la ridicule tache de vanité qui le déparait. Après coup, je lui en ai voulu de m'avoir empêché de bien voir la cathédrale de Cordoue, où je ne reviendrai sans doute pas. Je lui en veux aussi d'avoir été cause que j'ai manqué Tolède. A cause de lui, j'ai poussé jusqu'à Cadix. Je me suis présenté chez son ami l'Américain. La señorita Rosario était absente pour quelques jours. Ma curiosité de la voir était si grande que j'ai voulu attendre son retour. Puis elle n'est point revenue. Le plan de mon voyage a été bousculé, je n'ai eu que dix jours à donner à Tanger, et je n'ai jamais pu savoir si Rosario avait aimé ou non Henry de V***, par suite si la fugue soudaine et le scrupule de ce dernier avaient été une délicatesse ou une niaiserie.—Les deux, il est vrai, vont si souvent ensemble!
Paris, décembre 1886.
V
Claire
A MARCEL FOUQUIER