CLAIRE

Les romanciers modernes se sont découvert un riche, un inépuisable domaine d'observation, lorsqu'ils se sont avisés qu'il existe une sensibilité particulière à chaque métier. Ils ont ainsi reconnu que l'homme de lettres, par exemple, aime ou désire, qu'il hait ou regrette autrement que le commerçant, qui se distingue lui-même du diplomate, du savant et du soldat, par la nuance de ses passions. Cette diversité psychique des espèces sociales est loin cependant de constituer une loi absolue. D'indiscutables démentis lui ont été donnés par des personnages fameux à titres inégaux. Il suffira de citer Stendhal, Feydeau, M. Renan et le divin Pierre Loti,—lesquels ont prouvé qu'un dragon, un boursier, un professeur et un marin peuvent traverser la caserne et la coulisse, le Collège de France et l'entrepont d'un vaisseau avec une originalité de sensations inentamée. Mais ce sont là des noms célèbres et des individus d'exception. Pour ma part, j'ai connu, depuis que je fais avec conscience mon travail de botaniste moral, une suffisante quantité de personnages moyens sur lesquels leur métier ne semblait pas avoir exercé la plus légère influence. C'étaient des âmes à côté, sur qui le réel ne mordait pas plus que le fer ne mord sur le diamant. Un des cas les plus singuliers qu'il m'ait été donné de rencontrer est assurément celui d'Émile M***, un de mes camarades d'enfance, entré à l'École polytechnique, il n'a jamais su lui-même pourquoi, devenu officier d'artillerie, sans en savoir la raison davantage, d'ailleurs mathématicien médiocre et officier pire. Si ces lignes tombent sous ses yeux dans la petite ville de province où il promène à l'heure présente son haut képi et ses distractions, qu'il me pardonne cette innocente épigramme. Elle me vient de deux engagés volontaires que je lui recommandai jadis. Et je lui dirai comme Marion:

Mais je vous aime ainsi...

Ce capitaine au beau sourire sous une moustache dorée, aux yeux d'un bleu si doux entre leurs paupières un peu plissées, au teint demeuré pâle et blond malgré les hâles, aux mains soignées comme celles d'une duchesse, cet artilleur qui ne jure pas, qui ne va pas au café, qui parle à mi-voix, qui marche la tête penchée et qui a gardé les gestes un peu maniérés de son adolescence, traverse la vie comme les hypnotisés traversent une chambre,—sans rien voir que sa pensée; et, contraste exquis pour un observateur ironique, cet homme rompu à toutes les précisions du calcul et du commandement, perçoit cette pensée sous la forme de la rêverie vague et flottante, que le vulgaire appelle poétique,—sans se douter que si les poètes voyaient et sentaient ainsi, jamais ils ne pourraient écrire un vers.—Pour tout dire, Émile M*** est né romanesque, comme il est né blond, et il l'est resté, avec tous les ridicules, à mon goût délicieux, que ce mot comporte... C'est à lui qu'une femme, mariée depuis six ans, a pu raconter qu'elle n'avait jamais appartenu à son mari, et il m'a fait cette confidence, le capitaine, les larmes aux yeux que cet être idéal lui eût conservé intact le trésor de sa virginité! Il appartient, faut-il le dire? à la secte des rédemptoristes, de ceux qui croient au rachat des filles par l'amour. Pareil à ses confrères en réhabilitation, ce rachat consiste d'ordinaire, pour lui, à entretenir seul une créature qui vivait auparavant sur un syndicat. Il a fait pire, ou mieux, comme vous voudrez. Il se persuada, tout jeune encore, que, la vraie manière d'inspirer l'amour étant le dévouement, et le plus grand des dévouements le salut complet d'une existence, on devait être aimé jusqu'à la passion par une fille retirée d'une maison publique. A Metz, où il se trouvait à l'école, il appliqua son système, et il m'écrivit à ce sujet une lettre trempée de larmes, que je garde comme un prodigieux monument d'idées fausses. C'est lui d'ailleurs qui, à dix-sept ans, avait adressé à une femme du quartier Latin,—connue sous le nom de Lucie Poupée, à cause de ses petits airs joliment affectés,—une épître commençant par cette phrase: «J'aime mieux mes sœurs depuis que je t'aime, parce qu'elles sont des femmes comme toi!...»—Et le malheureux était sincère. C'est une des plus plaisantes mystifications de ce plaisant monde que le comique souverain de la vie sentimentale, aussitôt que le sentiment porte à faux, si absolue que soit sa bonne foi. J'ai fini par ne plus rire d'Émile, en constatant qu'il est heureux. Les femmes se divisent pour lui en deux groupes très nets: celle qu'il aime à l'heure actuelle et qui est un ange, celles qu'il a aimées et qui sont des démons; il est donc ravi, exalté, enivré de posséder l'ange, et tout fier d'avoir quitté ces démons. Avec cela,—et tâchez de résoudre l'énigme insoluble de ce caractère,—ce lunatique a des finesses et ment,—comme un de ses anges. Ce sentimental est un affreux mauvais sujet. Je lui ai connu, à une époque, quatre maîtresses à la fois, dont chacune le croyait éperdument amoureux d'elle seule. Amoureux, il l'était, mais de toutes les quatre. Il pleurait auprès de moi sur sa propre perfidie et leur tendresse, sans soupçonner que chacune avait de son côté deux ou trois amants, outre lui-même. Je lui jurais qu'on peut rarement tromper les femmes, parce qu'elles ont presque toujours pris l'avance. Il ne me croyait pas, et le piquant de l'histoire fut qu'une fois éclairé sur le compte de ses quatre victimes, il les traita énergiquement de gueuses, avec l'indignation la plus entière. Émile est de ceux qui endossent, avec reconnaissance et remords, les paternités les plus outrageusement invraisemblables. On a pu le voir, dans une ville du Nord où il était lieutenant, à la recherche de trois nourrices à la fois, pour trois poupons à naître et qu'il avouait être de lui. Il y a une autre ville, sur la ligne de Cherbourg à Paris, où il s'arrête pieusement quand il va en congé, pour porter des fleurs au tombeau d'une enfant morte à deux ans, qu'il a pleurée de tout son cœur, et qui aurait dû s'appeler à plus juste titre que l'héroïne de la pièce de ce nom: la fille du régiment!... Mais quoi? Ces gens-là sont les seuls qui aient pleinement joui de la femme, les seuls aussi qui l'aient vue dans sa vérité. Quand une femme vous ment, c'est presque toujours pour accommoder les faits aux besoins de son émotion momentanée. Cette émotion, elle, est vraie et vivante, et c'est elle seule qui importe. Il est aisé de raisonner de cette façon, pratiquer est plus difficile. Il faut être doué, comme l'est Émile, avoir gardé le goût des boucles de cheveux portés dans des médaillons, des petits billets parfumés, des marguerites effeuillées, de ces riens puérils qui servent peut-être d'épreuve aux femmes, car ils leur permettent de s'assurer si un homme attache vraiment un prix infini aux moindres choses qui viennent d'elles, et quand cet homme est un soldat, quand il serre la fleurette et la photographie sous un dolman galonné,—transposez le tout, mais c'est le mythe d'Hercule aux pieds d'Omphale, et un Hercule qui roucoule des romances, n'est-ce pas leur rêve, à presque toutes?

Avec ses duperies ou ses sagesses, le capitaine Émile M*** m'a toujours été très cher, d'abord à cause du paradoxe botté, éperonné, sanglé, qu'il me représente, et aussi parce qu'il a de la vie un goût très personnel, très délicat, très intense, à un moment du siècle où presque tous les raffinés ne sont plus que des dégoûtés, autant dire des impuissants. Je lui dois un plaisir peu commun, celui d'avoir entendu, de sa bouche, le récit d'aventures dont j'aurais voulu qu'elles fussent miennes, vous savez, de ces jolies et fines sensations qu'on eût aimé à éprouver et qu'on aime à voir éprouvées devant soi. Ah! des confidences d'un autre et qui soient selon la nuance de votre cœur, à vous, et qui ne vous déplaisent point par quelque détail, mais c'est presque aussi rare que de traverser soi-même des heures que l'on voudrait revivre!... Ce plaisir unique, le capitaine Émile me l'a donné l'autre semaine encore. Me trouvant en voyage et m'étant arrêté pour bavarder avec lui vingt-quatre heures, dans son lieu d'exil, nous causâmes en effet beaucoup, et il me parla longuement du dernier drame de M. Renan: l'Abbesse de Jouarre. Il en avait relu la préface dans la journée, et nous discutions sur la théorie soutenue par le célèbre philosophe: l'approche de la mort serait-elle le plus puissant des aphrodisiaques? Je soutenais, moi, que cette approche a tout bonnement pour effet, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, une panique paralysante. Le capitaine, lui, était de l'avis de l'écrivain, et il me raconta, comme preuve à l'appui, une des impressions de sa première campagne. Nous allions et venions, après le dîner, très tard, sur une place déserte de province que dominait l'ombre d'une grande et vieille église. J'entendais les éperons de mon ami sonner, son sabre cliqueter: il avait un air de se promener dans un des jolis tableaux du peintre Detaille. A la clarté de la lune je le regardais, me souvenant qu'il a reçu trois balles dans le corps, sous Paris, et je l'écoutais sentimentaliser, avec délice,—un délice que comprendront ceux qui goûtent l'adorable phrase du prince de Ligne sur la ville turque prise d'assaut,—où l'on sentait le mort, le brûlé et l'essence de roses...

«...Renan a raison,» me disait-il, «au moins pour les hommes de ma race, car vous autres, les Adolphes,»—c'est sa grande injure pour les analyseurs, les persifleurs et les jugeurs de femmes,—«oui, vous autres, vous n'avez jamais aimé que vous-même, quand vous arrivez à vous aimer! Et à l'heure de la mort, votre panique, c'est de l'égoïsme encore... Mais nous, les amants, tels nous avons vécu, tels nous mourons... Veux-tu un petit fait bien probant, comme dit ton cuistre de maître, Henri Beyle?... Le voici,» ajouta-t-il en se frappant la poitrine, qu'il a large et puissante comme il sied à un débauché tendre. «Sais-tu quel a été le premier effet de la nouvelle, quand on m'a envoyé de Metz au régiment, au lendemain de la déclaration de guerre, en août 1870? Ce fut de me jeter dans une sorte d'ivresse amoureuse que je n'ai pas retrouvée depuis... A partir du jour où je dus faire campagne, les choses qui touchaient à la femme revêtirent pour moi une saveur inexprimable, un charme si profond que j'en arrivai à comprendre cette espèce d'érotisme sublime du moyen-âge dont furent atteints les chevaliers, malades d'amour pour des princesses qu'ils n'avaient jamais vues, pour des mortes même dont ils ne connaissaient que le nom et ce que la légende leur en avait raconté... Tu te moques de moi,» ajouta-t-il en me voyant sourire, «mais ce phénomène-là, cet amour pour la femme inconnue, pour l'invisible, pour l'absente, je l'ai ressenti alors, sous l'influence de l'idée de la mort, et d'une manière si complète, quoique si brève!... Vers le commencement de ce triste mois d'août, ma batterie fut dirigée avec quelques autres sur un des corps d'armée qui opéraient dans l'Est. On nous enjoignit de gagner à marches forcées une petite ville d'Alsace, et pour ce, de traverser le massif des Vosges. Le soir du jour où nous nous étions engagés parmi ces jolies montagnes, de pente si dure avec leurs rondeurs coquettes,—nous devions coucher dans un village qui nous apparut, du haut de notre dernière montée, dans une gloire de lumière... Il était situé au bord d'un lac, encaissé lui-même dans une longue vallée. Le soleil couchant colorait en rose une moitié de ce lac, tandis que l'ombre des sapins mettait sur l'autre moitié comme une barre de ténèbres; le petit village, avec ses quelques maisons à toits rouges groupées autour du clocher, baignait lui-même dans une poussière rose, et tout le lacet des ruisseaux déployés dans les prairies vertes de la vallée se teintait du même reflet rose qui envahissait tout le vaste ciel,—ce ciel que je pensais n'avoir plus beaucoup de temps à regarder... J'avais, à cette époque, l'imagination frappée. Un voyage en Allemagne m'avait donné la certitude anticipée de nos désastres. Je croyais, en outre, aux pressentiments, et, à cause d'un rêve où je m'étais vu blessé, je me jugeais destiné à mourir dans la campagne... J'avais donc en moi un fond de mélancolie mêlé à cet attendrissement singulier dont je te parlais. Quand j'aperçus cet adorable paysage, tout rose et noir, d'eau dormante et de montagnes, je me pris à songer que je voudrais avoir aimé là et y avoir aimé justement la femme de ce paysage; celle dont la beauté, la façon de sentir, les yeux et la voix s'harmoniseraient avec mon émotion de cette minute devant ce lac, ces forêts et ce ciel... Nous descendions au grand trot, les canons roulaient, mes hommes sacraient et chantaient, et moi je songeais... Je songeais que j'avais vingt-deux ans, que je n'avais jamais eu que des bonnes fortunes de brasserie et de garnison. J'allais passer la nuit dans ce hameau... Si j'y trouvais pourtant cette femme à laquelle je pensais, et si elle me laissait, pendant ces quelques heures, l'aimer pour toute ma vie passée et à venir?... C'est pour avoir eu de ces pensées-là plus souvent que de raison, au service et ailleurs, que je ne serai jamais général...»

Il sourit à son tour, et comme nous passions devant un bureau de tabac encore éclairé, il y entra pour prendre un cigare.

—«As-tu vu comme la petite marchande m'a regardé?» dit-il. «Voilà deux mois qu'elle attend que je lui fasse une déclaration..., mais elle a été à Raymond, un de mes camarades que je n'aime pas... Es-tu comme moi? Je n'ai jamais pu prendre sa femme ou sa maîtresse à un homme qui ne m'était pas sympathique...»

—«Si je me marie jamais,» lui dis-je, «je suis averti qu'il ne faudra pas te recevoir...»