«Ma maman chérie,

«Je t'écris pour te montrer ma belle écriture, et pour te dire que je suis bien sage depuis que tu es partie. Mais je ne vais plus au salon. Papa dit que les petites filles doivent rester avec Mademoiselle. Mademoiselle est bien gentille, mais Renée, tu sais, la belle poupée que tu m'as donnée, m'ennuie, et les autres joujoux aussi. Rien ne m'amuse depuis que tu n'es plus là.

«Les boucles d'Armand sont coupées, et, moi, j'ai une robe noire et un peigne comme tu ne l'aimes pas. Pierre a un pantalon tout long, et il me taquine quand je pleure. Mais Armand me soutient, et dit que c'est laid de lui. Mademoiselle m'a dit que tu es au ciel, et que tu y es heureuse. Pourquoi ne m'as-tu pas prise avec toi, j'aurais été si sage?

«Puisque tu es au ciel, demande au petit Jésus, qui peut tout, de faire que papa m'aime comme lorsque tu étais là. Il me repousse quand je l'embrasse. Pierre et Armand sont toujours avec lui, après leurs leçons, et moi, il me renvoie chez Mademoiselle, où je ne fais pas de bruit. Je n'ose pas le regarder, ses yeux me font peur. Pourtant, je te promets que je n'ai pas fait de menterie.

«Tous les soirs, il va embrasser mes frères. J'entends fermer la porte. Je fais semblant de dormir, et j'attends en fermant mes mains si fort; mais il ne vient plus, jamais plus, et je pleure pour m'endormir.

«Ma maman, toi qui m'aimes encore, dis au petit Jésus que papa ne veut plus de moi, et que je voudrais tant mourir! Et je t'embrasse de tout mon cœur, il est bien gros.»

Et l'enfant avait signé: «Ta petite Simone, qui t'aime tant.»

Le comte lut et relut ces lignes qui remplissaient les quatre pages de la feuille de papier. Quelles idées s'agitèrent tour à tour dans sa tête?... Fut-ce sentiment de justice? Il y a dans toute douleur d'enfant quelque chose de trop triste. Pauvres petits êtres, qui n'ont pas demandé la vie!—Fut-ce attendrissement de l'ancien amour? Car l'enfant d'une femme que nous avons passionnément aimée, c'est cette femme encore.—Une heure après avoir lu cette lettre enfantine, où la chère créature avait mis toute sa douleur, cet homme était dans la chambre de Simone et la regardait dormir. Et quand l'enfant se réveilla, le lendemain matin, elle ne sut pas si elle avait fait un rêve, ou si celui à qui elle donnait le doux nom de père était réellement venu l'embrasser dans son lit, comme autrefois, avec des larmes. Et, mystère par-dessus les autres mystères, il n'y a pas, à l'heure présente de Noël, d'enfant plus aimée que ne l'est la petite Simone par le comte, surtout depuis qu'à la suite d'une discussion au cercle, il a tué le marquis d'Aydie en duel, d'un coup de pistolet. Les observateurs du monde qui ont deviné le secret de la naissance de l'enfant se sont demandé pourquoi d'Eyssève a différé si longtemps sa vengeance? Que diraient-ils s'ils savaient que le comte ne s'est décidé à cette rencontre que pour avoir vu, un jour, d'Aydie embrasser Simone aux Champs-Élysées?

Paris, décembre 1886.