II
LUCIE
Vous ici, mon général...» lui dis-je, «non, je ne vous savais pas idyllique à ce point-là?...»
Le fait est que le contraste pouvait paraître singulier jusqu'au paradoxe, entre le terrible homme que j'abordais par ce cri de surprise et l'endroit où nous nous rencontrions... Le général Garnier, qui a ses cinquante-quatre ans bien comptés aujourd'hui, malgré la taille de sous-lieutenant qu'il conserve à force d'exercice, est une espèce d'athlète à face de lion comme ce Kléber auquel il ressemble, et il me fait toujours songer à la superbe phrase que Michelet a trouvée justement pour peindre Kléber: «...Il avait,» dit-il, «une figure si militaire qu'on devenait brave en le regardant.» Un coup de sabre reçu en plein visage achève de donner à Garnier une physionomie plus que martiale, redoutable, à cause du contraste entre le bourrelet rouge de la cicatrice et un teint brouillé de bile. Il y a vingt années d'Afrique dans ce teint-là où brillent deux yeux bleus couleur d'acier, toujours en mouvement comme ceux des oiseaux de proie. Un reflet d'acier semble luire aussi sur les cheveux aujourd'hui tout blancs et coupés ras, dont cette tête est comme casquée. La longue moustache encore blonde adoucit un peu ce masque de condottière du XVe siècle, planté sur un torse de géant et des épaules à porter un bœuf. Le général est célèbre dans l'armée pour sa force herculéenne qui lui permet de renouveler les exploits du maréchal de Saxe et de casser en deux un écu d'argent de cinq francs, autant que pour sa bravoure à la Ney ou que pour ses excentricités personnelles. L'ancien colonel de zouaves qui, pendant la guerre, s'est échappé deux fois des forteresses allemandes, affecte, rival en cela de son plus brillant collègue dans la cavalerie, de ne jamais porter de pardessus. Il est coutumier de ne faire qu'un repas par jour dosé d'après le système d'entraînement des rameurs anglais, afin de ne pas engraisser. Il ne fume pas, pour garder plus intact son estomac, «la place d'armes du corps.» Homme d'épée capable de tenir tête à Camille Prévost, le maître des Mirlitons, ce grand artiste en escrime, il manie le bâton avec la même supériorité, et les jours où il vient pour prendre la raquette au cercle du jardin des Tuileries, c'est fête parmi les paumiers, comme c'est fête chez Gastine quand il s'amuse à y faire quelques cartons. Je l'appelle en riant felis militaris, plaisanterie qu'il ne me paraît pas avoir encore bien comprise, mais qu'il me pardonne parce qu'il a la bonté de m'aimer, m'ayant connu tout petit garçon par des relations de famille; et c'est bien un animal militaire, outillé de par la nature et de par sa volonté pour aller à la guerre, comme le lion,—felis leo,—ou le tigre,—felis tiger,—sont outillés pour chasser au désert ou dans les jungles... Et je le retrouvais, ce dur personnage, accoté contre un montant d'une des portes du grand salon de l'hôtel Werekieff, en train de regarder, vers quatre heures du soir, une leçon de danse donnée par un maître en redingote à sept à huit fillettes ou jeunes filles de dix à seize ans et à tout autant de garçonnets ou de jeunes gens du même âge. Mme Werekieff, qui adore ses deux filles Nadine et Louise,—Nadia et Loulia,—dont l'une a treize ans et l'autre quinze, leur a permis de prendre ainsi le grand salon pour théâtre de leurs polkas et de leurs valses, le dimanche et pendant les heures où elle reçoit. Elle se tient, elle, dans un autre salon plus petit, tout à côté, et beaucoup de ses visiteurs, attirés par la musique et par le désir de se caresser les yeux à ces frais visages d'enfants, passent par la salle de danse avant de quitter l'hôtel. J'avais fait ainsi; mais que le général Garnier eût eu la même idée et qu'il se complût au spectacle de ces couples en train de tourner parmi les accords du piano, les battements de mains du maître marquant la mesure et les éclats de rire naïvement jetés, voilà qui dérangeait mes idées sur cette espèce de Montluc moderne qui vit en vieux garçon, entre le ministère où il se trouve attaché depuis un an, son pied-à-terre de la rue Galilée où il a deux chambres meublées pas trop loin du Bois, la salle d'armes et quelques visites, très peu. Je le savais lié avec le comte Werekieff comme avec un des gauchers les plus difficiles de Paris. Cela ne justifiait pas l'intérêt qu'il semblait prendre à ce bal improvisé, et je me hasardai, tout en lui serrant la main, à répéter ma question: «Vous ici?» au risque de m'attirer un de ces coups de boutoir comme celui qu'il a donné en ma présence à un indiscret qui le questionnait sur son poste dans la prochaine guerre:
—«Je serai employé contre les Prussiens, voilà! ça vous suffit-il?...»
Il fut moins raide avec moi, sans doute parce que ce n'était pas «affaire de service,» et, d'un ton moitié bourru, moitié cordial, il me répondit:
—«Je fais de la psychologie, moi aussi...» Il eut un de ces rires intérieurs qui lui ont valu sa réputation de mauvais coucheur, puis reprenant: «C'est la seconde fille de la comtesse, cette blonde en robe rouge qui danse avec ce grand garçon mince?...»
—«Oui,» fis-je, «Nadia...»
—«Ça marche sur ses treize ans?...» interrogea-t-il; et sans attendre ma réponse: «et c'est déjà roué comme potence... Vous voyez, là-bas, dans un coin, ce petit rougeaud qui boude? Observez les grâces qu'elle fait à son danseur quand ils passent près de lui... Hein! Ce sourire? Cet air de ne pas savoir que le rougeaud est jaloux?... Oui, jaloux... Encore un tour... Tenez, encore un sourire... Savez-vous qu'il lui a fait une scène, là, tout à l'heure, à côté de moi qui n'avais pas l'air d'écouter. Il lui demandait de danser cette valse avec elle; et devinez ce qu'elle a répondu: «Non, j'ai pris Edgard pour mon flirt aujourd'hui...» Si vous aviez entendu ça... Le rougeaud va pleurer. Regardez-moi sa mine... Et la petite gueuse s'amuse-t-elle? s'amuse-t-elle?...»
Le manège de cette enfantine coquetterie était, en effet, si comique et si évident, que je me mis à suivre la valse de la petite Nadine avec une curiosité pareille à celle du général. Ses petits pieds chaussés de fins souliers vernis tournaient gracieusement, la natte de ses longs cheveux blonds remuait joliment sur sa taille, qu'une ceinture, mise à son dernier cran, rendait d'une minceur invraisemblable, même pour elle. C'était une petite fille encore, mais si grande déjà dans sa robe rouge, avec une expression si futée de son visage rosé par le mouvement et le plaisir, qu'on pressentait déjà en elle la mondaine qu'elle serait dans quelques années. Sa sœur Loulia et leurs amies paraissaient lourdes auprès d'elle, qui finit par rester la dernière. Le piano allait toujours et le maître frappait des mains, tournait tout seul sur lui-même, jusqu'à ce que Nadine allât se jeter, comme vaincue de fatigue, sur une chaise tout auprès de la place qu'occupait le petit garçon aux cheveux roux, à qui elle se mit à parler, tout en s'éventant, avec des sourires qui montraient qu'après l'avoir blessé par la jalousie, elle voulait le ramener et se prouver son pouvoir.
—«Est-ce complet?...» dit le général. «Là-dessus je décampe... Je dîne encore en ville à sept heures et demie, et je dois m'habiller... Je dîne? Façon de parler.—Venez-vous?...»