Façon de parler, en effet, car c'est encore une de ses manies de partir de chez lui ayant pris son repas, d'après ses principes, et de siéger à table sans toucher à un plat. Mais on l'admet ainsi, et moi, qui l'admets et l'admire de toutes manières, je le suis hors de la salle de danse. Nous arrivons dans l'antichambre. Il prend sa canne des mains d'un valet de chambre et me regarde avec mépris endosser une fourrure. Nous voici dans la rue, et il cambre son torse sous sa redingote serrée comme une tunique sans avoir l'air de se douter que par cette fin d'un jour froid de février, il gèle ferme. Il frappe le trottoir de son pied qu'il a mince et joli malgré sa haute taille. Il a planté son chapeau sur le coin de sa tête avec des allures de képi. Il porte beau. Mais il en a le droit. Il est si brave, et puis j'aime cette crânerie de tenue qui est bien française! Il se tait pendant un bout de chemin. Moi qui le connais, je vois, à son froncement de paupières et à sa manière de mordiller sa moustache gauche, qu'il a envie de me raconter une histoire. J'attends quelque vieille anecdote de la guerre ou de la Commune, ses sujets favoris. Je me trompais sur la nature de l'anecdote. Je ne me trompais pas sur son désir de me servir un de ces récits qu'il aime à me faire. Je l'écoute si bien; et, tout héros qu'il est, il a son petit coin de vanité. Ce n'est pas à un écrivain de railler cette vanité-là.
—«Satanée fillette!...» dit-il brusquement, «si son père s'entendait à élever ses enfants comme à ramasser un contre... Si c'était moi seulement, ce père... Vli! vlan!—Elle n'en mènerait pas large.» Il fit mine de cravacher un cheval, avec sa canne. Ce n'est pas un académicien que Garnier, et il ne ménage ni ses gestes ni ses mots. Pourtant il faut lui rendre la justice que l'énergie de son style ne va pas jusqu'à l'argot, et qu'il réserve le juron pour la caserne ou le champ de bataille. Sa terrible figure avait exprimé, tandis qu'il corrigeait imaginairement la pauvre Nadia Werekieff, une si étrange colère que pour une fois je trouvai mon héros comique, et je le lui dis:
—«Vous êtes par trop général, mon général, et pour un innocent enfantillage de coquetterie...»
—«Il n'y a pas d'enfantillage...,» interrompit-il brusquement... «Ah! monsieur l'analyste, vous aussi, des phrases toutes faites!... Regardez-moi bien. Je suis un vieux dur-à-cuire, un soudard, une baderne... Je les connais, vos mots pour nous autres. Mais dur-à-cuire, soudard ou baderne, j'en sais plus long sur l'éducation que tous vos pédagogues. Je vous le répète. Il n'y a pas d'enfantillage. Ces impressions et ces défauts de la douzième, de la treizième, de la quatorzième année, on dit que ce n'est rien; et tout l'homme en dépend. C'est comme dans les gares le petit mouvement par lequel on aiguille un train... Ce n'est rien non plus, ce mouvement; c'est tout le voyage...»
—«Il y a du vrai,» répondis-je, amusé par sa comparaison; et le voyant excité, j'ajoutai pour le piquer un peu:—«Mais vous exagérez...»
—«J'exagère!» reprit-il en haussant ses larges épaules, «et si je vous disais qu'en regardant tout à l'heure ce petit rougeaud se morfondre de jalousie, et cette Nadia coqueter avec son nigaud de valseur, je voyais là devant moi, reproduite à quarante ans de distance, la scène qui m'a fait devenir ce que je suis?... Voilà qui donne une solide tape à vos théories sur les enfantillages!... Enfantillages!» et il rit de nouveau en dessous:—«Oui,» insista-t-il, «s'il y a dans l'armée un certain Garnier qui a fait son devoir en Italie, au Mexique et ailleurs, au lieu d'un Garnier ingénieur, notaire, avocat, médecin, que sais-je? la cause en est à une histoire aussi naïve que celle que nous venons de surprendre.» Il regarda le cadran au kiosque d'une station de fiacres.—«J'ai trois quarts d'heure à marcher,» dit-il, «pour avoir mon compte d'exercice de la journée... Voulez-vous les marcher avec moi... Ça vous refera les muscles et je vous dirai cette histoire...»
—«Accepté, mon général,» répliquai-je; et, mon pas réglé sur le sien, nous dévalons vers l'Arc de Triomphe. Le crépuscule d'hiver envahit le ciel. Les lanternes des voitures et la flamme des becs de gaz luttent contre le brouillard qui se lève, et j'écoute ce géant aux muscles d'acier me raconter avec une voix qui s'adoucit, s'adoucit toujours, un de ces chagrins d'enfance qui sont comme ces blessures que l'on se fait au front ou aux joues en tombant, tout petit, sur un escalier. C'est vrai cependant que l'on en porte la cicatrice jusqu'à la fin.
—«Savez-vous,» commença-t-il, «que j'ai grandi, moi qui vous parle, comme un de ces mauvais galopins que nous quittons, pour qui l'on dépense deux ou trois fois la paie d'un colonel, et qui ont là, pour les servir, des cinq ou six grands flandrins de valets?... Et puis, ça entre dans la vie avec des goûts de luxe à être malheureux partout. Ça mène des existences de remplaçants qui vous détruisent un homme en quelques années plus que dix campagnes!... Ah! quand j'étais colonel et qu'il m'en passait par les mains, de ces fils à papa... Vli! vlan!» Nouveau geste de la canne, comme pour la petite Nadia. C'est fort heureux pour les jeunes gens auxquels il pensait, que le règlement défende les corrections physiques! Et il continue:—«Qu'il vous suffise de savoir que jusqu'à l'année 1848, mon père avait deux cent mille francs de rente. Il était dans les affaires. Lesquelles? Ne me le demandez pas. J'ai appris l'arabe en un an, lorsque j'étais jeune officier. Je mourrai avant d'avoir compris un mot aux spéculations qui ruinèrent ce pauvre père dans cette fatale année de la révolution. Ce que je sais bien, par exemple, c'est qu'il paya tout ce qu'il devait, mais à quel prix?... Il en mourut de douleur. Cette catastrophe mit six mois à s'accomplir. En janvier, nous avions plus de quatre millions; en septembre, ma mère était veuve, avec dix mille francs d'une rente viagère, produit d'une ancienne assurance; et en octobre, au lieu de continuer mon éducation, avec un précepteur, dans notre somptueux hôtel de la rue de la Ville-l'Évêque, j'entrais comme interne au lycée de Tours. Des amis de notre famille m'y avaient obtenu une bourse, en souvenir de mon grand-père maternel, celui qui est mort général à Waterloo. Avez-vous vu son portrait à Versailles, avec le hussard qui fume la pipe dans un coin? Je lui ressemble, en moins robuste, j'en suis sûr. Il pouvait porter quatre fusils à bras tendu en introduisant les doigts dans les canons,» il étendit la main et fit le geste de ce tour de force.—«Moi, je n'ai jamais pu en porter que trois.»—Ici, un soupir; puis de reprendre:
—«J'avais quatorze ans, lorsque je partis ainsi pour Tours avec ma mère qui allait m'installer dans ma première caserne. Et savez-vous ce qui me faisait le cœur bien gros, quand je passai le seuil du collège? Le souvenir de mon père? Non. L'idée de la mort n'offre rien d'assez précis à cet âge pour qu'on en souffre vraiment. Le regret de ma liberté perdue, de quitter ma mère et ma sœur, mon aînée d'un an, qui me gâtaient à qui mieux mieux?... Vous n'y êtes pas. Le lycée me représentait des camarades, et j'avais déjà des poings si vigoureux que je n'avais peur de personne. Ma mère et ma sœur m'avaient promis de m'écrire, et puis, je savais qu'en entrant comme boursier dans le collège, leur bien-être était augmenté d'autant. Mais voilà, j'étais amoureux. Vous entendez bien, malgré mes quatorze ans à peine sonnés, amoureux comme une bête, d'une petite amie de ma sœur, qui avait juste mon âge et qui s'appelait Lucie. C'était exactement le même type que cette Nadia: des cheveux blonds comme les blés,—il y a une romance là-dessus,—des yeux comme des bleuets,—autre romance,—et la souplesse la plus gracieuse de tous les mouvements. Un charme de jeune fille, avec des gamineries d'enfant... Souriez, ayez l'air de ne pas y croire. Oui, je l'aimais, si c'est aimer que de penser toujours à la même personne, d'exécuter avec délices ses trente-six volontés, d'être malheureux quand elle fronce le sourcil, heureux quand elle vous sourit, d'aller quand elle vous dit: «Va,» de rester quand elle vous dit: «Reste,» enfin un de ces sentiments que nous jugeons frais comme une rose ou bête comme un chou, suivant qu'il s'agit de nous ou de notre prochain.»
—«Je n'ai pas de peine à vous croire, mon général,» répondis-je; «le plus délicat de nos poètes a fait des vers sur un sentiment pareil: