«En lisant cette biographie, un projet fantastique s'ébaucha dans ma tête. Je vous ai dit que j'étais trop seule. Je causais trop avec moi-même, et je ne me suis jamais donné que des conseils bien fous. La brochure racontait que mon grand homme habitait une partie de l'année à Vélizy, un hameau près de Chaville, et qu'il avait là justement la petite maison décrite dans Cœur brisé. J'appris aussi par cette brochure qu'il n'était pas marié. S'il l'avait été, je n'aurais plus pensé à lui, je vous jure. J'étais tellement innocente, comme dit la chanson, que je ne comprenais presque rien, toujours comme dans la chanson, sinon que jamais Jacques Molan n'aimerait une pauvre fille, comme moi, dans son sixième étage et avec ses malheureuses toilettes de quatre sous. Ah! si j'étais une de ces dames comme il en décrivait dans son livre? Et voilà comment j'en arrivai à concevoir ma grande idée: économiser, centime par centime, franc par franc, de quoi m'habiller aussi joliment que les élégantes que j'allais quelquefois voir passer aux Champs-Élysées dans leurs voitures, et ensuite me présenter à Jacques Molan, sous un faux nom, comme une jeune femme qui vient lui demander conseil... Où me mènerait cette équipée? Je n'en savais rien. Je ne me le demandais pas. J'effeuillais la marguerite, voilà tout. Il m'aimera un peu, passionnément, pas du tout... Et je restais toujours sur le pétale: il m'aimera, sans rien savoir, sinon que ce mot associé à l'idée de cet homme pourtant inconnu, me représentait quelque chose d'infiniment doux, de si pur, de si tendre. Je le verrais une fois, puis une autre, une autre encore. Je me dirais mariée, pour qu'il ne cherchât point à connaître mon vrai nom. Étais-je assez la petite Anglaise du roman que je traduisais! Pourtant, je lui avouerais mon prénom. J'étais naïvement fière de sa rareté, comme de mes cheveux qui me tombaient alors jusqu'ici,» et elle étendit son bras dans toute sa longueur. «Enfin, ce fut un roman à propos d'un roman, dont je ne soufflais pas un mot à la sage Mabel, comme vous pouvez croire, et que je menai à bien, de quelle manière? Par quels prodiges d'économie? Par quelles ruses pour cacher les divers objets de parure que je dus me procurer un par un, depuis les petits souliers vernis et les bas de soie noire jusqu'au chapeau, sans parler de la robe? Il me fallut dix mois, vous entendez, dix mois, pour amasser mon magot et pour me déguiser ainsi en dame, dix mois, durant lesquels j'ai multiplié les heures de travail, découvert des besognes nouvelles, pris sur mon sommeil pour mettre les traductions doubles, enfin, une de ces folies de jeune fille dont on s'étonne ensuite d'avoir été capable. On se dit:—Ai-je été bête!—tout haut; et tout bas:—Quel dommage!...»
Ce fut si bien lancé, sur un si joli accent d'ironie tendre, que je regardai cette étrange fille avec une espèce d'admiration sur laquelle elle ne se trompa guère. Elle n'aurait pas été femme si elle n'avait pas pris un temps pour jouir du petit effet qu'elle me produisait. Puis, écartant un peu ses paupières, soulevant ses sourcils et plissant son front avec une expression triste, comme découragée:
—«Ce fut par une adorable après-midi de juin que je me mis en campagne,» reprit-elle; «j'avais attendu deux semaines, une fois le détail de ma parure tout entier organisé, par superstition. Je voulus voir un présage de réussite à mon projet, dans le bleu du ciel, le vert des arbres et le clair du soleil de ce jour-là... Me voyez-vous, descendant du train à Chaville, et m'engageant sous les branches, le long des étangs, après avoir demandé ma route à un enfant qui passait? Il y avait des oiseaux qui chantaient tout le long du chemin, des fleurs dans les herbes, et je rencontrai deux couples d'amoureux qui erraient dans l'ombre des jeunes arbres. Je ne savais rien, ni si Jacques était dans sa maison de Vélizy, ni même où était cette maison, ni s'il y vivait seul, mais je savais bien que j'étais très jolie avec ma robe grise, mon chapeau clair, mes petits souliers, et que je lui plairais,—si je le rencontrais,—et je ne doutais pas de cette rencontre. Vous allez dire que je suis vraiment par trop négresse avec mon teint pâle. A cette époque-là, je croyais à ma chance... Ma chance!... Oui, j'y croyais comme à mes vingt ans, comme à mon désir, comme à tant de chimères... Quand j'étais toute petite, là-bas, en Amérique, nous habitions au bord de l'Océan. Les voiles des bateaux que montaient les pêcheurs du pays étaient teintées de rouge. Chaque matin, je me mettais à la fenêtre, je comptais celles de ces voiles qui étaient en mer et qui faisaient des points lumineux sur le bleu des vagues. A chacune j'attachais une espérance. Celle-ci me représentait un cadeau que j'aurais dans la journée, cette autre une promenade où l'on me conduirait... Aujourd'hui, je n'ai pas plus de points lumineux à mon horizon qu'il n'y a de voiles teintées de rouge sur ce ciel. Ils sont tous éteints. Mais par la belle après-midi d'été où je traversais le bois de Chaville, celui qui dansait devant mes yeux était si rayonnant! Et en même temps que j'espérais, j'avais si peur! Une timidité si folle, aussi folle que ma démarche, faisait trembler mes jambes sous moi. Je n'étais pas sûre, une fois arrivée, de retrouver une seule des phrases que j'avais préparées pour les réciter à mon grand homme. Et j'allai pourtant, jusqu'à la minute où j'aperçus au bout d'une allée le petit clocher d'une église, des toits couverts de tuiles... C'était Vélizy. Un passant m'indiqua la maison de M. Jacques Molan. J'étais arrivée.
«Je ne sais pas si je vivrai bien vieille, et je ne le souhaite pas. Gladys Harvey ouvreuse dans un théâtre, ou Gladys Harvey avec de petites rentes parmi des chats, des chiens, et dans un peignoir de flanelle, ou Gladys Harvey jouant à la dévote en province, aucune de ces perspectives ne m'attire. Nous devons mourir jeunes, nous autres. Je trouve que ça fait partie de la profession, comme de savoir porter la toilette et plaisanter avec du chagrin plein le cœur. Mais à quelque âge que je m'en aille, et même si je devais être aussi décrépite un jour que les vieilles des Petits-Ménages, je suis sûre que je n'oublierai jamais cette villa ensevelie à demi sous le lierre, la ligne des rosiers dans le jardinet qui la précédait, et moi à la porte, regardant à travers la grille et n'osant pas sonner, dans ma belle robe où je me trouvais à la fois jolie et gauche, coquette et maladroite. C'étaient ces rosiers dont il était parlé dans la fameuse lettre de mon cher roman... Vous vous souvenez: Elles et moi, mes roses et ma grâce, nous fanerons-nous, mon amour, sans que tu nous aies respirées? Et puis, quand elle dit: J'y suis revenue, dans notre maison, où je meurs du mal de regret... Mais je l'aime, ce mal. Car c'est le regret qui donne une forme au bonheur... Ces phrases de l'héroïne de Cœur brisé chantaient dans ma tête comme j'étais là, respirant à peine et folle d'émotion... Qu'allait-il arriver de mon beau songe? Que me dirait celui à qui je venais apporter une si naïve, une si tendre admiration? Enfin, j'eus la force de tirer la chaîne de la cloche, et un jardinier parut presque aussitôt, coiffé d'un grand chapeau de paille...—«M. Jacques Molan?—Il est à Paris, et M. Alfred aussi,» me répond l'homme... Quel Alfred? Sans doute un ami. J'insiste:—«Et croyez-vous qu'il rentre cette après-midi?...—Je n'en sais rien, fait le jardinier, mais je vais demander à Madame...»—Et sur la porte de cette maison que je venais de contempler comme un sanctuaire, j'aperçois une femme assez grande, assez jolie, en cheveux blonds noués à la diable sur le derrière de la tête, en matinée blanche, et un arrosoir à la main. Le jardinier lui parle. Elle me dévisage. Je n'entends pas ses paroles. Que m'importe? Et que m'importe que l'homme vienne me dire que M. Molan sera là vers les cinq heures?... Avais-je été sotte! Il vivait avec une maîtresse, tout simplement, et c'était la seule chose à laquelle je n'eusse pas pensé. Mon Dieu! que j'ai pleuré dans le train, en m'en retournant!... J'en ai gâté ma robe. Elle était si fragile! Un déjeuner de soleil, comme mon beau roman!...»
—«Et vous n'avez pas écrit à Jacques, vous n'avez pas cherché à le revoir?»
—«Jamais,» fit-elle, «et par ce côté superstitieux que je vous ai dit... C'était joué et perdu! Et puis, à quoi bon lui écrire, puisqu'il n'était pas libre? Ah! cette femme que j'avais aperçue une minute, avec sa bouche canaille et ses yeux effrontés, non, ce n'était pas la compagne que j'avais rêvée au poète de Cœur brisé. Mais puisqu'il vivait avec elle, il l'aimait. Comment l'eussé-je cru capable de vivre avec une femme sans amour? Et cet amour nous séparait plus que la distance, plus que nos conditions sociales, plus que sa gloire et ma pauvreté... Je n'eus pas beaucoup de temps, d'ailleurs, à donner aux tristesses de mon roman avorté. Ma sœur tomba gravement malade. Elle mourut. Je rencontrai quelqu'un qu'il eût mieux valu pour moi ne jamais connaître. Mon sort changea, je pris un amant et je devins ce que vous savez... Ne croyez pas qu'à travers les aventures de mon existence j'aie oublié cet étrange premier amour qui ne ressemblait à rien de ce que j'ai senti depuis. Je continuai de lire tout ce que Jacques écrivait. J'avais des amis qui le connaissaient, qui parlaient de lui devant moi, qui en disaient du bien, du mal. Moi, je me taisais. Je ne disais même pas mon impression de ses nouveaux livres. Pour lui et pour ses œuvres, j'ai toujours eu ce sentiment de pudeur qui fait qu'on évite de prononcer le nom de la personne que l'on aime trop, devant quelqu'un à qui l'on ne saurait faire comprendre pourquoi on l'aime. D'ailleurs, que pouvait-il résulter d'une rencontre entre un homme tel que lui et la femme que j'étais devenue? Je suis un peu artiste en toutes choses, et en souvenirs comme dans le reste. Je ne voulais pas gâcher mon pauvre ancien rêve en le transformant en une vulgaire intrigue de galanterie. Non, je n'ai jamais rencontré Jacques, et si j'ai un désir au monde, c'est de ne le rencontrer jamais!...»
Elle avait prononcé ces derniers mots avec une émotion si évidente que je demeurai sans lui répondre. Tandis que nous causions, les tables du jardin s'étaient peu à peu dégarnies de leurs convives, la musique des tsiganes avait cessé de jouer, et sans doute nos amis commençaient à trouver que la gaieté de Gladys manquait à l'entrain du dîner, car Figon parut à la porte de la terrasse avec ce sourire à demi contraint du jaloux qui ne veut point avouer sa jalousie: «On peut entrer?...» fit-il en frappant contre la vitre.
—«Je viens tout de suite,» dit Gladys, «cinq minutes encore..... Vous entendez,» ajouta-t-elle en s'éventant d'une façon nerveuse; et tandis que des bravos accueillaient la nouvelle rapportée par Figon que nous allions reparaître, «il faut que j'aille faire mon métier... Mais j'ai un grand service à vous demander...»
—«Si c'est possible, c'est fait,» dis-je en parodiant le mot célèbre: «si c'est impossible...»
—«Ne plaisantez pas,» interrompit-elle vivement, «vous me feriez regretter d'avoir parlé... Pardon,» et elle me regardait avec une espèce de soumission câline, «mais cela me tient au cœur un peu plus qu'il ne faudrait... Je vous ai dit que j'avais eu la coquetterie de mon sentiment pour Jacques. Je ne voudrais pas que ce sentiment fût tout à fait perdu. Votre ami a des moments bien tristes, des heures toutes noires, je l'ai trop vu dans ses livres. Il ne croit guère aux femmes. Il a dû en rencontrer une très mauvaise... Eh bien! je voudrais qu'un jour, mais un jour où il n'aura pas envie de rire, vous lui racontiez qu'il a été aimé sans le savoir, et comment, et que celle qui l'a aimé ne le lui dira jamais elle-même, parce qu'elle est une pauvre Gladys Harvey... Seulement, vous me jurez de ne pas me nommer?...»