—«Vous voyez bien qu'il ne faut pas me nommer à Jacques...»
Pauvre Beauté!...—comme elle m'avait dit que l'appelait un de ses amoureux,—quand je rentrai chez moi, passablement troublé par le brandy et le whisky chers à Toré, j'essayai en vain de me persuader qu'elle m'avait, pour parler comme Christine Anroux, «fait monter à l'arbre,»—un arbre en fleur, mais un joli arbre de mensonge tout de même et de mystification. Si c'était une comédie, elle l'avait jouée divinement, avec un tel accent de sincérité! Mais son charme de naturel, la visible spontanéité de ses gestes, son regard et son sourire, tout me confirmait dans cette idée que, pour une fois, il fallait admettre comme vraie une confidence de femme,—moi qui ai passé ma vie à me défier de celles que j'aurais le plus passionnément désiré croire. Pour tout dire, je trouvai un charme d'ironie à ne pas trop mettre en doute le récit de Gladys. Il y a pour un misanthrope une volupté particulière à découvrir la fleur du sentiment le plus délicat chez une créature, et cette volupté est justement l'inverse de la joie que nous procure la rencontre d'une vilenie chez une de ces femmes au fier profil, aux attitudes idéales, aux discours supérieurement méprisants, comme il en foisonne dans le monde. Cependant je doutai de cette histoire davantage à mesure que je m'éloignai du coin où elle m'avait été débitée. Ce fut moins la promesse faite à la maîtresse de Figon que ce doute même qui me poussa, lorsque je rencontrai Jacques Molan, six ou sept mois après le dîner des Champs-Élysées, à lui raconter le discret et romanesque amour dont il avait été l'objet. Je voulais savoir si Gladys ne lui avait pas fait faire la même commission par d'autres, si elle ne lui avait pas écrit, que sais-je?
—«Voilà qui est singulier,» me dit Jacques, «je me rappelle parfaitement... A Vélizy, vers 1876, 77... Je me trouvais là avec Pacaut et sa maîtresse, Sidonie, la blonde, tu ne l'as pas connue? Elle et mon domestique m'ont parlé d'une femme très élégante qui était venue me demander, une après-midi que j'étais sorti. Et c'était celle-là!... J'espère que tu vas me donner son nom et son adresse,» ajouta-t-il en riant, «j'y vais de ce pas...»
—«J'ai donné ma parole de ne pas te la nommer,» répondis-je en secouant la tête. Ce que Jacques venait de me dire, en m'attestant la véracité de Gladys, au moins sur un point, achevait de rendre cette fille si intéressante à mes yeux que je me serais considéré comme le dernier des hommes si j'avais trahi sa confiance.
—«Tu ne veux pas parler?...» insista-t-il. «Et tu t'imagines que c'est pour autre chose que pour m'avoir chez elle qu'elle t'a conté ce joli roman? Allons, quand Goncourt aura fondé son académie, je te ferai donner le grand prix Gobeur, s'il y en a un...»
Ce mauvais jeu de mots fut tout ce que lui inspira cette douce et triste aventure dont je m'étais fait l'interprète, puis il se mit tout de suite à me détailler sa dernière bonne fortune avec une femme titrée et riche.—Pauvre Beauté! me disais-je en pensant à Gladys,—Pauvre dupe! aurais-je dû dire sans doute en pensant à moi...—Mais quoi? m'eût-elle encore joué la comédie, je dirais tout de même: Pauvre Beauté!
Paris, février 1888.