MÉDITATION XXI

THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR

III

LE PROCÉDÉ CASAL

Je partis de chez le philosophe Sixte, étonné d'avoir trouvé, dans ce grand analyste, un côté....—oserai-je le dire?—un peu niais. Mais à qui n'est-il pas arrivé de quitter un écrivain, admiré dans ses œuvres, sur cette impression-là? Au fond, il ne faudrait jamais voir de près ceux dont on goûte les livres, pour cette simple raison que, chez la plupart des hommes, l'être social et l'être intérieur ne se ressemblent pas. Plus l'être intérieur est vigoureux et riche, ample et fécond, plus il a de peine à se manifester dans sa vérité à travers l'être social. D'où malaise, d'où timidité, d'où gaucherie chez l'homme célèbre à qui l'admirateur rend visite; et, pour cet admirateur, déplaisir et désillusion.—En y réfléchissant, je dus pourtant reconnaître que la méthode du psychologue, traduite en termes par trop pédantesques et avec une si maladroite précision, résumait quelques-uns des procédés capables d'atténuer l'Amour, surtout complétée par les indications du docteur Noirot. Je comprends qu'un amoureux qui la suivrait, cette méthode, en tirerait un réel soulagement. Pourquoi donc éprouvé-je qu'elle est en même temps très inefficace et jugerais-je grotesque d'en essayer la sérieuse application? C'est tout uniment qu'elle repose sur une pétition de principes, pour parler le dur langage cher aux Adriens Sixtes. Pouvoir s'y soumettre suppose que l'on est déjà plus d'à moitié guéri. C'est le désir premier de la guérison, un vrai désir, qu'il faudrait susciter chez le malade d'amour, et ce désir, il ne l'a pas, tout gémissant qu'il est sur son mal. Moi-même, depuis que j'ai commencé ce livre, qu'ai-je fait d'autre que de me complaire dans ma misère en la maudissant? Je souffre de ma maîtresse absente; mais, au fond, tout au fond, j'aime cette souffrance dont j'agonise, et je me souviens du mot étrange que me dit une femme abandonnée par Mareuil: «Ah! laissez-moi pleurer, c'est tout ce qui me reste de mon bonheur....» Le voilà enfin jeté, le triste aveu! Il justifie l'indifférence absolue des confidents pour nos lamentations à nous autres, les amoureux professionnels, qui arrivons toujours, comme des policiers chargés de rapports, avec des perfidies nouvelles à dénoncer. Nous ressemblons à ces morphinomanes qui se désespèrent sur les funestes conséquences de l'assoupissante drogue, sur leur santé perdue, sur leurs énergies détruites,—et ils vous quittent pour se piquer une fois de plus. Dieu! L'admirable phrase du Père de l'Eglise, et si juste pour toutes les lèpres morales, pour ces vices douloureux dont on est à la fois le Jérémie et le Narcisse: «Il n'y a qu'un remède contre la tristesse, c'est de ne pas l'aimer!...» Autant dire qu'il n'y en a pas, car pouvoir ne plus se complaire dans sa tristesse, c'est n'être plus triste. Vouloir guérir, c'est être guéri, ce qui revient à cet aphorisme, d'autant plus affreux qu'il est trop évident:

XCV

Le seul remède contre l'amour, c'est de ne plus aimer, comme le seul remède contre la mort, c'est de vivre.


Je me souviens.... Je la formulai, cette peu consolante maxime, le soir de ma visite à l'ermitage d'Adrien Sixte. J'avais dîné en tête à tête avec mon spleen dans un restaurant quelconque, et puis tué une couple d'heures dans une stalle du Cirque à suivre de ma lorgnette des acrobates, de ceux dont cet étonnant Barbey me disait jadis: «C'est la seule école de style, mon fils (il prononçait fi). Ce qu'ils font avec leur corps, nous devons le faire avec notre esprit....» Le désœuvrement m'avait ramené, vers le tournant de minuit, au cercle de la place Vendôme. J'entrai dans la vaste salle d'en bas, juste au moment où la voix du valet de chambre criait: «Messieurs, il y a deux cents louis en banque.» Les joueurs, épars de-ci de-là, s'approchaient de la table, comme dans Virgile les essaims d'abeilles à l'appel de l'airain. Il y a des années que je n'ai pas touché une carte. Mais la phrase de Sixte m'étant revenue tout d'un coup: «Je conseillerais le jeu. Oh! à petite dose....»—«Pourquoi pas?...» me dis-je, et je demande cinquante modestes louis au maître d'hôtel chargé de ce service. «Quand je les aurai perdus, je m'en irai....» Me voici, un râteau en main, accoudé sur le tapis vert, entre deux camarades en frac de soirée, un crayon devant moi et une petite carte à plusieurs colonnes avec les lettres fatidiques B. et P. (Banque et Ponte) imprimées alternativement en tête de ces colonnes, pour y pointer les coups,—«l'esprit de la taille,» disent les joueurs. Et déjà les cartes commencent d'aller, et les discours entendus autrefois à cette même place volent dans l'air, entre les «En cartes.—J'en donne.—Huit.—C'est bien bon,» réglementaires.