—«Saveuse gagne toujours son premier coup....»
—«La main de Machault, c'est presque déloyal de la jouer. Il passe toujours six fois....»
—«Voilà ce que c'est d'avoir tiré à cinq. Le tableau est empoisonné....»
—«Moi, je ne bats jamais les cartes; c'est un principe....»
—«De Hère est à notre tableau. Rien d'étonnant si nous avons la guigne....»
Il y a, comme cela, pour tout endroit spécial, des discours obligatoires qui s'y prononcent nécessairement dans un intervalle d'une heure. Il y en a pour les coulisses des théâtres, pour les boutiques de librairie, pour les salles d'armes, pour les ateliers de peintres, pour les cabinets de restaurants. Je dirais volontiers à ceux qui en sourient: «Essayez de venir là deux fois, et vous prononcerez malgré vous ces mêmes formules, car elles résument ce qui flotte dans l'atmosphère de l'endroit.» Ces incohérents discours des joueurs ne font qu'exprimer la sensation du hasard, et tous, même ceux qui jouent pour gagner et qui, par conséquent, ne sont pas de vrais joueurs, c'est bien cette sensation-là qu'ils viennent chercher ici. Le bonhomme Sixte n'avait pas tort. Nous portons dans l'âme un besoin d'anxiété dont les moralistes à courte vue n'ont jamais tenu compte. Mais de quoi tiennent-ils compte, ces moralistes? Ils prononcent un solennel: «C'est malsain ...» et puis, ils vous tracent le portrait de l'homme équilibré que vous devriez être. Qui nous donnera des connaisseurs d'âme humaine assez courageux pour la regarder en face, cette âme malade, assez lucides pour y lire, assez tendres pour la plaindre, assez sages pour la diriger, assez complets pour appliquer leur science avec ce je ne sais quel doigté d'artiste qui manquera toujours aux philosophes de métier?...
Tout en avançant et retirant à mesure mes jetons blancs ou rouges, et malgré les alternatives de la veine et de la déveine, je ne pouvais arriver, moi, à m'intéresser vraiment au jeu, et je constatais, une fois de plus, combien le virement moral, recommandé par mon psychologue, est difficile à pratiquer. Depuis que la fatale manie de l'amour habite en moi, je suis réfractaire à toute émotion qui n'est pas celle-là. J'ai constaté que tour à tour l'amour-propre d'auteur s'en est allé, en allé le goût de la culture, en allé le goût de la vie élégante. Les nobles et les vilains appétits, mes aspirations hautes et mes prétentions enfantines, la passion a tout fondu,—comme la petite vérole brouille tous les traits d'un visage. Il n'est demeuré, de mon ancien «moi», que cet étrange pouvoir de me dédoubler, de me servir de spectacle à moi-même, qui fut mon orgueil à de certaines heures, mon remords à d'autres, et qui est devenu ma distraction dernière. J'ai encore écrit des vers là-dessus. Pourquoi me reviennent-ils tous, depuis quelques jours, les âcres vers de ces dernières années?
Je porte en moi, penché sur mon cœur, triste livre,
Un insensible esprit qui me regarde vivre.
Rien n'a pu l'endormir, hélas! ni le griser.
Même à l'heure troublante et folle du baiser,
Entre des bras lascifs et sur des seins de femme,
L'étrange esprit est là, tout au fond de mon âme,
Qui me voit m'exalter, trembler et m'attendrir,
Comme à d'autres moments il me verra souffrir,
Sans plus d'émotion ni de pitié bénie
Qu'un médecin penché sur un lit d'agonie....
Je me regardais donc jouer,—et gagner,—car j'avais des mains, moi aussi!—et perdre, en constatant que mon unique émotion était de savoir le point de la carte donnée par le banquier,—tout juste cela, une petite curiosité de rien.—Puis je regardais autour de moi, je cherchais à savoir au juste quelles impressions diverses asseyaient à cette même table les quinze ou seize personnes qui pontaient, le banquier qui taillait, celui qui croupait, et les assistants qui, debout autour des joueurs, suivaient les coups d'un regard attentif ou distrait. La lumière du gaz éclairait ces visages de Parisiens du vrai jour qui sied à des physionomies travaillées par la vie. Un bruit très spécial, celui des jetons de nacre remués les uns contre les autres par des mains énervées, accompagnait les diverses rumeurs de la table. Derrière la plupart des figures, je pouvais mettre sinon une histoire, du moins une situation et un caractère. Je me disais: «Celui-ci joue parce qu'il a besoin d'argent et cet autre aussi, mais le premier est prudent, le second non. Je vais voir l'un s'en aller après une série de pertes ou de gains, l'autre rester et courir après ses mauvaises cartes.» Je distinguais, chez quelques autres que je sais riches, et qui viennent ici tous les soirs, ou presque, la machinale habitude, l'impossibilité de se coucher qui veut qu'à Paris certains hommes arrivent à ne pas pouvoir dormir avant cinq heures. J'en soupçonnais d'autres d'être là par chic, afin de dire demain: «J'ai perdu ou gagné hier deux cents louis.» D'autres, relégués en province une partie de l'année, jouent au baccara comme ils vont aux courses ou chez les cocottes,—pour être dans le train. D'autres étaient, comme moi, de la race des ennuyés qui cherchent partout de quoi tromper leur peine. Je les éliminai successivement pour arriver à concentrer mon attention sur trois personnages, tous les trois célèbres pour avoir gagné et perdu d'énormes sommes, et en ceux-là seuls je reconnus le Joueur,—le véritable amant de la sensation du hasard, l'homme profondément, absolument possédé par le démon. En étudiant leurs visages, j'y découvrais des traces de volontés fortes, les signes de l'énergie puissante et violente qui pousse l'homme aux pires dangers. Il y poursuit une certaine palpitation qui, au fond, très au fond, est analogue à celle de la guerre. Je comprenais, en regardant ces hommes, qu'il y a, dans toute passion réellement complète, une poésie, un je ne sais quoi de tragique et de presque grandiose. Un d'eux avait pris la banque. Il venait de la remettre plusieurs fois et de perdre à peu près trente mille francs. Je le savais marié, père de famille, un très intelligent et très galant homme, pas très fortuné. Son visage, impassible et comme serré, exprimait une espèce de résolution en donnant les cartes, qui dut être celle de Bonaparte à la veille de Brumaire,—toutes proportions gardées. Et au demeurant, y a-t-il des proportions à garder? Nous n'avons que notre vie, et, de quelque manière que nous la risquions, de la risquer avec plaisir est toujours saisissant, fût-ce un risque sans raison. Mentalement, je me rappelais Benjamin Constant au Cercle des Etrangers, demandant à ces mêmes cartes un dernier sursaut de sensibilité. Et, tout en philosophant, je poussai devant moi la masse entière de mes jetons, qui, à ce moment, était doublée. La main était à moi, je retournai huit. Huit, sur l'autre tableau.... Il y eut un silence. Les pontes avaient compté sur la déveine du banquier, qui regarda, à sa gauche et à sa droite, les piles éparses des jetons. Le coup était énorme. Il retourna ses cartes à son tour. Il avait neuf! J'avais perdu mes cinquante louis, ce qui est bien une somme pour un pauvre diable d'écrivain. Le plaisir que j'eus à constater l'immobilité du masque de cet homme, que ce gain sauvait peut-être d'un suicide,—qui sait?—fit que je me levai sans regrets. Je venais de voir le jeu incarné dans un passionné, qui se brûlera certainement la cervelle un de ces jours; mais, c'est vrai, il aura vécu. Et je l'enviai à l'idée que je ne lui ressemblerai jamais, ni moi ni aucun amoureux. Nous n'avons pas l'âme assez trempée.