—«Et vous jouez, maintenant? Toutes les élégances....» me dit en me frappant sur l'épaule, comme je quittais la table, quelqu'un en qui je reconnus Raymond Casal. Depuis des mois je ne l'avais pas vu; mon Dieu! oui, depuis le jour où il m'avait envoyé ses notes sur la Jalousie des sens.—Il eut, pour me prononcer cette phrase, un sourire d'imperceptible ironie. Je sens bien qu'il me considère un peu comme un de ces hommes de lettres nigauds qui singent les hommes du monde. Cette impression qu'il eut, voici quatre ou cinq ans, faillit être juste alors. Elle ne l'est plus, et il l'ignore. Pourquoi lui en voudrais-je? Ne sommes-nous pas tous ainsi les uns pour les autres, ne tenant jamais compte de cette vérité, cependant banale, que tout change, surtout le cœur, d'années en années, de mois en mois? Je ne relevai donc pas la légère moquerie de Raymond, car il m'aime avec cela,—en me voyant un snobisme que je crois ne plus avoir. Après tout, je n'ai fait que changer mon fusil d'épaule. Et n'est-ce pas un snobisme encore que d'attacher tant d'importance aux coucheries d'une maîtresse avec le tiers et avec le quart?
—«Ma foi,» répondis-je à cet homme d'esprit, «je viens de payer cinquante louis le plaisir de vérifier la niaiserie d'un homme de génie....»
—«Ce n'est pas cher.... Mais comment cela?» me demanda-t-il; et, tous deux assis sur un divan du salon, je lui raconte mes visites chez Noirot et chez Adrien Sixte, mes questions à ce médecin et à ce philosophe, leurs théories, mes tentatives diverses pour les appliquer. Ce prince des viveurs m'écoutait en battant du bout de sa canne de théâtre la pointe de son soulier verni. Lorsque je commençais de sortir un peu, et quand mes premiers succès me jetèrent brusquement de ma cellule du quartier Latin dans un opulent décor de haute vie, la tenue de Casal, je m'en souviens, m'hypnotisait d'une manière qui m'eût valu de jolies notes dans le journal de tel ou tel de mes confrères, s'ils avaient soupçonné l'intensité de ma badauderie. Encore aujourd'hui j'ai une joie d'artiste à constater que, si un Van Dyck—un peintre de la créature comblée et de la poésie du costume, le Van Dyck de ce portrait étonnant du marquis de Brignole-Sale dans le Palais Rouge, à Gênes—revenait au monde, il trouverait dans ce grand Parisien un modèle digne de son pinceau. Et puis Casal a aimé, il aime encore une femme de son monde aussi perfide pour lui que le fut Colette pour moi, et, d'avoir senti les mêmes rancœurs, cela vous lie deux hommes, même quand l'un est un gentleman surveillé qui tait ses misères et l'autre un bohémien détraqué qui raconte trop volontiers les siennes. Car je ne manquai pas à ma déraisonnable habitude, et je ne lui cachai pas que c'était moi, toujours moi, le malade à guérir. Casal haussa les épaules, et, passant sa main restée libre sur sa moustache si longue et si fine:
—«Les philosophes et les médecins,» dit-il, «savent les passions comme on sait la grammaire d'une langue que l'on n'a jamais parlée.... Noirot vous a pris pour un dyspeptique et pour un hystérique; Adrien Sixte, pour un débauché, pour un oisif et pour un agité.... Il y a de tout cela dans votre affaire, mais à côté, hors de votre amour.... L'amour, voyez-vous, ça ne s'analyse pas, ça ne se dissèque pas, ça ne se raisonne pas....»
—«Vous êtes dur pour mon livre,» fis-je en l'interrompant.
—«Mais non, mais non,» dit-il; «vous vous soulagez en noircissant votre papier. Il y aura toujours une dizaine de lecteurs qui vous ressemblent et que cela soulagera de vous lire. C'est un résultat.... Mais vous auriez mieux fait, pour votre guérison, en n'écrivant ni physiologie, ni psychologie, ni rien en logie, et en voyant votre maîtresse le matin, à midi; le soir, la nuit, et la possédant autant que vous auriez pu....»
—«Et mon honneur d'homme,» m'écriai-je.
—«Vous appelez ça de l'honneur,» reprit-il, «tout au plus de la vanité blessée.... Allez, moi aussi, j'ai réfléchi à ce que les gens d'Institut appellent la philosophie, mais sans formules et d'après les faits. Lorsqu'on rentre chez soi à deux heures du matin, en se disant que l'on n'arrivera plus jamais, jamais, à se débarrasser d'une certaine image que l'on a là devant les yeux, on regarde quelquefois son revolver, et on se souvient des camarades qui se sont procuré l'oubli de tout avec ce petit joujou d'acier. Puis on théorise aussi à sa manière. On se demande pourquoi une ligne de bouche, pourquoi une couleur de prunelles, pourquoi le contact et l'odeur d'une certaine peau, pourquoi une certaine ardeur d'étreinte, dissolvent en vous les forces de l'être et comment cela peut vous arriver sur le tard, à trente-six ans passés, quand on se croyait vacciné,—et que, jusque-là!... Et on trouve qu'il n'y a pas d'autre réponse, sinon que cela est parce que cela est. Une fois cette vérité bien établie, vous n'avez que trois partis à prendre. Le petit joujou, c'en est un. Mais ce parti-là, on ne le prend pas, c'est lui qui vous prend. Le suicide est un accès de folie qui ne se commande pas plus qu'il ne s'évite.... Le second parti, vous l'avez suivi: il consiste à lutter. Depuis quand dure-t-il?»
—«Ah! des mois!» lui répondis-je.
—«Vous voyez avec quel succès. Vous avez subi les pires souffrances de la passion, sans goûter aucune des joies qu'elle comporte,—joies déshonorantes, joies empoisonnées, joies âcres et dures, joies féroces, abjectes, je veux bien, mais des joies tout de même ...—Et c'est là le troisième parti, le seul raisonnable, à mon avis, dans cette frénésie de déraison qui est l'amour, s'accepter et accepter cet amour, et y plonger, y enfoncer toujours plus avant, se griser, se saouler de cette femme qui est votre vice.... Qui dit assouvi dit souvent guéri.... Et si cet assouvissement n'aboutit pas à la guérison, c'est du moins un bénéfice que vous aurez tiré de votre folie.... Voilà ma méthode, je vous la donne pour ce qu'elle vaut. Et maintenant, il est deux heures.... Voulez-vous prendre quelque chose avant de vous coucher?»