—«Oui,» dit le baron, «mais Léona ce n'était pas l'amour. C'était l'habitude....»

Et il me dit adieu tout de bon sur ce mot,—qu'il avait un peu trop souligné,—pour ne pas gâter son effet.


MÉDITATION X

BONHEURS CONTEMPORAINS

II

LES DÉSASTRES

—«Desforges est Desforges,» me disais-je, au lendemain de cette conversation sur les drawbacks du bonheur. Ce philosophe en habit noir y voit très clair dans les faits; mais quand on a énuméré, classé, étiqueté, chiffré les faits qui constituent l'histoire visible d'une passion, on n'a rien dit sur cette passion. La preuve en est qu'un homme exploité par une femme, trahi, moqué, déshonoré par elle, y retourne en sachant très bien qu'il sera de nouveau tout cela et pire encore. C'est que le simple contact physique de cette femme, de lui prendre la main seulement, représente pour lui une intensité de sensation que rien d'autre au monde ne lui procure. L'homme moderne est un animal qui s'ennuie. Une émotion qui lui morde sur le cœur, voilà ce qu'il ne saurait payer trop cher. Oui, que d'ennuis nous subirions tous, allégrement,—pour éviter l'ennui! Mais il arrive aussi que cette émotion cherchée nous échappe, que cet ennui, cette torpeur de la sensibilité fatiguée reparaît au milieu même d'une vie consacrée à la poursuite de la sensation ou du sentiment. Les tracas dénombrés par le baron sont des contrariétés. Les vrais désastres du bonheur commencent avec les désordres intimes dont ce bonheur est l'occasion. Ces désastres, c'est la jalousie, ce sont les déceptions du cœur qui s'est imaginé rajeunir et qui se retrouve vieux, c'est l'impuissance à sentir,—maladie des âges de décadence, qui n'a rien de commun avec l'affaiblissement physiologique. Je ne sais pourquoi un exemple me revient à la mémoire d'un de ces désastres-là, que j'ai envie d'évoquer en regard du tableau dressé par Desforges, comme antithèse. Cette anecdote, presque sans incidents, me fut contée par Berthe Vigneau, une actrice camarade de Colette,—la seule dont l'influence ait été bonne sur cette mauvaise fille. Aussi Colette cessa-t-elle de la voir, parce que je lui conseillais de la garder comme amie. On le sait pourtant, qu'il suffit de critiquer devant une femme quelqu'un qu'elle fréquente pour qu'elle le fréquente davantage et de le louer pour qu'elle ne veuille plus en entendre parler, puis l'on retombe toujours dans le même chemin banal où tous les amants ont trébuché. Mais ce n'est pas sur l'art de choisir les amis et les amies d'une maîtresse que je me suis promis de méditer aujourd'hui. C'est sur une confidence faite par Berthe, petit roman dont l'épigraphe pourrait être:

XXXVIII

En amour, les grands malheurs et les grands bonheurs ont pour cause des nuances de sentiment.