Berthe Vigneau était de ces femmes qui ne sont jolies qu'au second regard. Elle avait, à l'époque où je l'ai connue,—voici sept ans,—un charme délicat d'effacement, de douceur, de «comme il faut», qui contrastait pour moi d'une manière cruelle avec les côtés canailles de ma maîtresse. Celle-là me donnait si souvent l'horrible spectacle d'un Botticelli disant des gueulées! Berthe était alors pensionnaire au Théâtre-Français, et pensionnaire peu remarquée. Quoique les journaux de Saint-Pétersbourg, où elle est engagée avec Colette, la vantent beaucoup,—je doute que son jeu correct, mais froid et presque terne, ait gagné ce je ne sais quoi de personnel qui ne s'apprend pas au Conservatoire et que ma dangereuse maîtresse possédait. Est-ce une assez triste chose encore, quand on aime une actrice, de se dire que le plus original de son talent est fait quelquefois des vices qui la rendent si méprisable comme femme? Sans la cruauté triste de son libertinage, Colette aurait-elle jamais eu cet attrait moderne qui faisait d'elle, dans certaines pièces de Musset ou de Dumas fils, une incarnation unique du rêve de l'artiste? La pauvre Berthe, elle, n'était pas plus née comédienne que je ne suis né musicien. Son corps frêle, la délicatesse de son teint souffrant, la grâce menue de ses gestes, la rêverie triste de ses yeux, laissaient deviner un de ces passés parisiens dans lesquels il y a de tout: de la misère physique et morale, de la prostitution précoce et d'innombrables déjeuners de pauvres, de l'infamie maternelle et du travail acharné. Seulement, la nature est quelquefois plus forte que les circonstances. A travers les hasards meurtriers d'une jeunesse affreuse, Berthe était demeurée romanesque, et—comment dire?—non pas pure, mais honnête de cœur, mais incapable d'une perfidie, et capable d'un dévouement absolu, entier, silencieux. C'était une de ces femmes timides, repliées, un peu farouches, qui cachent sous une enveloppe discrète des abîmes de sensibilité frémissante. Comme toutes les personnes de ce genre, elle avait mal aimé. Après avoir été vendue—ou à peu près—par sa mère, elle s'était éprise follement d'un clubman dont le seul talent consistait à s'habiller comme à Londres, avec une telle perfection que les garçons de restaurant hésitaient à lui parler français. Colette et moi, nous appelions ce mannequin ambulant «Bas-de-plafond», à cause de ses cheveux plantés en effet très bas, et de son extraordinaire stupidité. Ajoutez à cela qu'il se grisait au whisky et au porto,—afin d'imiter mon noble ami lord Herbert Bohun,—et alors il battait la pauvre Berthe à coups de canne jusqu'à la rendre malade pour des semaines. Il l'entraînait dans les pires sociétés, la forçant de fréquenter des filles de dernier ordre avec lesquelles il la trompait, presque devant elle. Enfin ce fut une de ces liaisons dont on reste stupéfié lorsqu'on y assiste du dehors et que l'on voit une créature fine hypnotisée à la lettre par un drôle dont on ne voudrait pas pour son valet de chambre. «Bas-de-plafond» lui en avait tant et tant fait, qu'à la fin elle s'était révoltée, et qu'elle avait rompu. Le seul avantage de cette horrible aventure fut de lui assurer environ dix mille francs de rente. Car elle avait eu une fille de cet indigne amant, et ce dernier, très heureux à la Bourse à cette époque, s'était retrouvé en un jour d'aberration assez de cœur pour assurer l'avenir de cette enfant et de la mère. Cet argent, joint à celui que Berthe gagnait par son travail,—étant très courageuse,—lui permettait de vivre indépendante. Elle avait gardé de ces cruelles amours une douloureuse appréhension d'un sentiment nouveau, et une pitié profonde pour les chagrins des autres. C'est cette pitié qui fit d'elle ma confidente dans les plus tristes jours de ma vie.... Mon Dieu! En ai-je passé des heures auprès d'elle, dans son petit salon, au second étage d'une maison de la rue de l'Echelle,—un salon d'une bourgeoisie décente, à peine relevé de minces brimborions, ici une aquarelle, là une figurine de saxe, qui indiquaient l'artiste. Sous la lumière d'une lampe voilée de dentelles, et par les mornes fins des après-midi d'hiver, je lui disais mes agonies. Et elle m'écoutait si patiemment! C'est la plus forte épreuve de la bonté d'une femme, cela:—se plaindre à elle du mal que vous fait une autre. Il lui est si facile alors de vous répondre des mots qui s'enfoncent dans votre plaie comme une aiguille empoisonnée. Mais il en est d'adorables, et Berthe était du nombre, qui savent poser avec une charité si tendre leur main sur votre main, leur doux esprit sur votre esprit, leur sympathie consolante sur votre peine. Il faut tout avouer: lorsqu'un amant outrage sa maîtresse et qu'il l'aime, comme j'aimais la mienne, avec le délire de la passion et les amertumes du mépris, ce dont il a besoin, c'est d'une voix qui plaide auprès de lui la cause de l'infâme, qui le fasse douter de l'évidence, croire, espérer du moins. Ah! ce salon bleu pâle de la rue de l'Echelle! Je n'en suis jamais sorti sans avoir puisé dans les paroles de Berthe Vigneau de quoi supporter l'insupportable angoisse. Elle avait cette sorte de délicatesse qui est comme un toucher léger du cœur, et quel art divin de ne pas se lasser d'une si monotone élégie! Enfin, causer avec elle dans ces temps-là, c'était pour moi, comme par les nuits d'insomnie, verser dans le verre tout préparé les gouttes noires du laudanum. Demain on retrouvera sa douleur sur l'oreiller. Pour quelques heures on va l'oublier.


Un beau jour, je cessai d'aller chez Berthe. Pourquoi? Les amoureux ont de ces ingratitudes. Je voyageai. Ma maîtresse quitta Paris. Je me plongeai dans ce tourbillon de sensations incohérentes par lesquelles on essaie de tromper sa souffrance intime, quand on la sait inguérissable comme un cancer. Puis, un soir que je me trouvais dans un petit théâtre, j'aperçois dans une loge un visage de femme que je reconnais. C'est Berthe avec une camarade.... Je vais la saluer. Elle me reproche de l'avoir abandonnée. Le lendemain, j'étais chez elle. Et cette fois, ce fut à mon tour de l'écouter, qui se plaignait, comme moi jadis, dans ce même petit salon bleu. Seulement, elle trouvait, elle, dans mes douleurs de ce jadis, des mots pour me consoler, et moi, je ne trouvais que de la pitié silencieuse pour le drame moral qu'elle me raconta et qui me parut si contemporain par l'état de l'âme qu'il révélait chez le héros! De cet homme pourtant, je ne sus rien ce premier jour, sinon qu'il était du monde, qu'il s'appelait Armand, et que Berthe s'était prise à l'aimer, comme elle avait aimé «Bas-de-plafond», malgré ses serments de ne plus donner son cœur,—à la folie; et voici la conversation que j'eus avec elle, recopiée dans mon journal à la date du 6 février 1884:


—«Ainsi, vous aimez de nouveau?» lui dis-je, tout attendri par son pauvre visage, que je retrouvais comme je l'avais connu, consumé de passion souffrante.

—«Oui,» fit-elle, «et je suis très malheureuse.»

—«Il est dur pour vous, lui aussi?» demandai-je avec une grande tristesse.

—«Non,» dit-elle, «Il ne lui ressemble pas.... Il est si bon....»

—«Alors, il vous trompe?» demandai-je encore.