—«Non,» répondit-elle. «Il est très loyal.»

—«Il n'est pas libre; vous ne le voyez pas tant que vous voulez?»

—«Tant que je veux....» reprit-elle.

—«Il est souffrant? Vous avez peur pour sa santé? Ou ses affaires vont mal? Il a quelque grand ennui?»

—«Non,» fit-elle de nouveau en secouant sa jolie tête.

—«Alors,» repris-je en riant, «je jette ma langue aux chats, comme on dit. Un homme libre, jeune, riche, que vous voyez tant que vous voulez, loyal, tendre, qui ne vous trompe pas.... Mais, c'est le bonheur, ma chère amie!»

—«Ah!» dit-elle, «s'il m'aimait!...» Et songeuse, avec cette voix qui vient de l'arrière-fond de nous-même, la voix que nous avons quand nous nous parlons seul à seul, elle continua:—«Mais je vous paraîtrais folle, si je vous disais tout, mon pauvre Claude. Et cependant, qui me comprendra si ce n'est vous?... Rappelez-vous dans quelle disposition j'étais quand vous veniez ici, et comme j'avais peur d'aimer. Ma destinée voulut qu'avant de rencontrer Armand j'apprisse par un de ses amis l'histoire de sa vie, que je vous dirai, en détail, un jour. Il y a un roman à écrire dans ce roman réel. Imaginez-vous que, trompé par les calomnies du monde, il se crut joué par une femme qui était la vérité même. Il la chassa de chez lui en l'insultant. Dans la folie de la vengeance, cette femme prit le plus indigne amant, pour venir lui crier qu'il l'avait perdue. Et il acquit la preuve qu'en effet il avait jeté au vice le plus noble cœur.... Il ne put ni la revoir ni se consoler de ce qu'il appelait, Quand il en parlait à son ami: un crime d'amour. Depuis, il vivait sur un fonds d'affreuse mélancolie. Ils sont si rares, les hommes capables de ces remords-là, que je le plaignis sans le connaître, et, quand je le vis, je l'aimai.... Nous nous étions trouvés à dîner justement chez cet ami par lequel je savais son histoire. Il était tellement l'homme de cette aventure, il avait une voix si prenante, des manières si fines, quelque chose de si mâle à la fois et de si brisé! Et puis, je vous le répète, c'était ma destinée.... Je passai les heures qui suivirent ce dîner dans une anxiété inexprimable. Il ne m'avait pas demandé la permission de venir chez moi. Mais je jouais tous les soirs de cette semaine, et il lui était facile de me revoir, s'il le voulait. Le voudrait-il?... Vous savez, nous autres, nous fouillons la salle entière d'un coup d'œul quand nous entrons en scène. Vous devinez mon émotion, au lendemain de cette soirée, lorsque j'aperçus Armand dans l'orchestre. Je faillis en manquer ma réplique. Je me dis qu'il viendrait peut-être me saluer au foyer. Je devais changer de costume entre les deux actes. Ah! vous auriez ri de me voir qui montais l'escalier en courant pour être prête plus tôt. Quand j'y revins, dans ce foyer, et que je le vis qui causait avec un des habitués, je crus que j'allais tomber, tant mes jambes tremblaient sous moi.... L'étrange chose pourtant que les pressentiments! Je ne me fis pas beaucoup d'illusion. Je savais, à ce moment même, que cet homme me ferait beaucoup souffrir. Je le savais, et un mois plus tard, j'étais à lui....»


Elle reprit, après un silence, en appuyant son menton amaigri sur ses deux mains jointes,—ces deux petites mains nerveuses qui se serraient fiévreusement l'une contre l'autre,—et ses prunelles regardaient le feu, comme agrandies par les visions qu'elle évoquait:—«Je ne peux pas bien vous rendre le charme de ces premiers temps de nos amours.... Nous n'étions plus très jeunes ni l'un ni l'autre, puisque j'allais avoir trente ans et qu'il en avait bien trente-cinq. Nous avions aimé déjà, et nous connaissions les chagrins l'un de l'autre. Cela faisait un sentiment tendre, triste, comme un peu craintif.... Nous avions l'air de ne pas oser espérer.... La saison était en harmonie avec l'espèce de gravité qui pesait sur notre passion naissante. C'était en novembre,—un novembre tiède, bleu et doré. Notre plaisir était d'aller dans les bois et de nous promener indéfiniment dans le grand silence. Pas un oiseau ne chantait dans les branches sèches, pas une fleur ne s'ouvrait dans l'herbe fanée.... Ces bois sans oiseaux et sans fleurs, c'était bien le cadre qu'il fallait à la mélancolie de notre tendresse.... Et cela était doux, ah! très doux!... Je m'abandonnais tout entière à cette sensation, pour moi nouvelle, d'avoir enfin rencontré un homme devant qui je pouvais être moi-même, qui ne se moquait pas de mes idées, qui comprenait à demi-mot ce que je lui disais, enfin, qui avait l'air de sentir comme moi.... Vous voyez, je dis: qui avait l'air.... Pour moi, cette langueur dans l'amour, cette tristesse dans le bonheur, c'était bien de l'amour, c'était du bonheur. Je m'enivrais durant ces promenades, d'une ivresse sans gaieté, sans chanson,—puisqu'il n'y avait ni fleurs ni oiseaux,—mais d'une ivresse si profonde! J'en avais le cœur plein à pleurer. Lorsque nous revenions à Paris et que, seuls dans le wagon, je mettais ma tête sur son épaule, il me semblait que je rêvais, qu'une telle félicité, après tant d'années de misère, n'était pas humaine.... Je lui prenais les mains quelquefois, et je les lui baisais, comme une esclave, mais sans pouvoir lui dire la reconnaissance infinie qui me débordait de l'âme pour ce qu'il me donnait. Il lui arrivait alors, à lui aussi, d'avoir dans les yeux des larmes que je buvais de mes lèvres.... Non, malgré tout, je ne payerai jamais assez cher les sensations qu'il m'a données dans ces premiers mois. On peut mourir quand on a goûté cette douceur-là. On a tant vécu!...»

—«Je devine,» lui dis-je, «vous êtes devenue jalouse de son passé, de cette femme dont il portait l'ombre sur son cœur....»