—«Oui,» dit-elle, «mais pas longtemps.... Plût à Dieu que ce fût là mon malheur!... Je lutterais, au moins. J'aurais quelque chose à combattre de précis, de positif. Je ne m'agiterais pas dans le vide.... Après quelques semaines de cette ivresse que j'ai essayé de vous décrire, et quand je commençais à faire avec mon bonheur comme on fait dans une maison où l'on s'installe et où l'on range tous les petits objets, je me mis involontairement à observer Armand. Je fus frappée de voir qu'avec notre intimité grandissante il subissait des heures de plus en plus tristes, mornes, presque sombres, tandis que moi, je vivais dans une extase toujours plus profonde, plus enveloppante, et qui ne me permettait de m'apercevoir ni des ennuis de la vie, ni des petites piqûres du théâtre, ni de rien, sinon qu'il était à moi et que je l'aimais.... C'était surtout quand je lui prodiguais les marques de ma passion, quand je lui disais combien il me rendait heureuse, que cette tristesse inexplicable paraissait l'envahir. Il m'écoutait sans me répondre. Ses yeux exprimaient non pas la félicité émue de l'amant à qui sa maîtresse montre son amour, mais comme une pitié pour moi qui, au lieu de m'être bienfaisante, me faisait mal. De quoi pouvait-il me plaindre, puisque je l'avais là, lui que j'aimais tant?... D'autres fois, cet être si bon, et que je savais si juste pour tout le monde dans le fond de sa pensée, changeait soudain devant moi, comme si un démon se fût emparé de lui.... Il était secoué par une folie d'ironie. A sa conversation, d'ordinaire indulgente et volontiers câline, succédait un persiflage qui m'était intolérable, quoique jamais il ne l'exerçât contre moi.... Et je ne sais pas cependant si je ne préférais pas encore ces heures de moquerie à d'autres où il roulait dans un silence de torpeur. Je lui parlais. Il ne me répondait pas. Il s'asseyait au coin du feu, là où vous êtes, et il semblait m'avoir oubliée. Ou bien il prenait son chapeau, et il s'en allait, en me disant:—«J'ai besoin de marcher....» Et un billet m'arrivait ces soirs-là, m'annonçant qu'il avait trouvé un ami, qu'il ne pourrait pas me revoir avant le lendemain, quelquefois qu'il était obligé de s'absenter pour deux jours.... Je me rendais trop compte qu'il y avait en lui un principe de chagrin qu'il ne m'avouait pas, une peine inconnue qui le rongeait.... Je suis toute simple, moi. Je crus donc, comme vous l'avez supposé, comme c'était naturel, qu'il pensait encore à cette femme autrefois méconnue, et qui sait? qu'il l'aimait peut-être? Et je le lui dis, un jour, comme je le croyais. Il m'aurait répondu qu'il ne pouvait pas s'en guérir tout à fait, j'en aurais moins souffert que de cette obscure, de cette étrange maladie de son âme que je constatai alors sans plus la comprendre qu'aujourd'hui et contre laquelle je suis aussi désarmée que je le serais devant une attaque mortelle dont il agoniserait devant moi. Je me vois donc, au commencement d'une de ces crises de tristesse, lui disant, osant lui dire:
—«Tu n'oublieras jamais cette femme?»
—«Quelle femme?» me répondit-il.
—«Celle que tu as aimée avant moi,» repris-je, et je la lui nommai.
—«On t'a raconté cette histoire?» fit-il en hochant la tête. «Ah! j'en suis bien guéri. Elle est redevenue une honnête femme maintenant et ne vit plus que pour son fils. La maternité l'a sauvée. Elle m'a pardonné; et je me suis pardonné. Tout s'use, même le remords....»
—«Oh! mon Armand,» repris-je, «qu'as-tu, alors? Explique-moi comment tu souffres, et auprès de moi!»
«Il commença par se défendre de me répondre. J'insistai. Je trouvai des mots qui le touchèrent. Pensez donc. Je défendais mon seul bonheur. C'est alors qu'il me dit sur lui-même des phrases qui me parurent presque insensées en ce moment, et dont je sais aujourd'hui qu'elles n'étaient que la simple expression de la vérité. Il me confessa que, dès sa jeunesse, il y avait eu en lui quelque chose de lassé et de dégoûté, même avant d'avoir vécu, qui le faisait rencontrer l'ennui dans les plaisirs qu'il avait le plus désirés. Il me dit qu'il s'était cru, dans cette jeunesse, incapable d'aimer complètement; qu'il était tombé, pour tromper la sensation de vide que tout lui laissait, dans les pires excès du libertinage; qu'il en était sorti en voyant le tort atroce dont un débauché pouvait frapper des femmes comme cette maîtresse dont je venais de lui parler. Il ajouta que depuis sa rupture avec elle, il avait été victime de deux peurs égales et constantes: celle de faire du mal de nouveau à un cœur sincère, et celle de retomber dans cette sorte d'atonie intime, d'insensibilité invincible.... Il m'avoua qu'il s'était engagé dans notre amour avec cette double défiance, qu'il était sûr maintenant de ne jamais être cruel pour moi, mais qu'à de certains moments, même auprès de moi, ce mal incompréhensible de la mort intérieure s'emparait de lui. «Il me semble alors,» me disait-il, que mon âme est usée, que je ne peux plus, que je ne pourrai jamais plus sentir....» Je l'écoutais avec une impression que je ne saurais vous décrire.... Ce qu'il me disait me paraissait si bizarre à la fois et si amer! J'avais trop connu la vie déjà pour ne pas savoir qu'il existe des hommes et des femmes d'une dureté que rien ne touche, et qui paraissent, en effet, ne rien sentir. Mais cette insensibilité-là, c'était pour moi de l'égoïsme, et qu'elle fût unie à la délicatesse d'âme d'un être comme Armand, qui me montrait, à la même minute, cette bonté, voilà ce que je ne pouvais pas admettre. Je me souviens que je me jetai dans ses bras en lui disant avec frénésie: «Tais-toi, tais-toi; tu es fou.... Aime-moi simplement....» Et tout de suite, au regard qui passa dans ses yeux, à l'espèce d'effort imperceptible par lequel il me rendit mon baiser, je compris....—qu'il ne m'aimait pas!
«Mon bon Claude, vous qui avez tant pensé à la vie du cœur, m'expliquerez-vous ce que j'éprouve depuis ce jour, ce supplice qui n'est que dans ma pensée et qui pourtant me martyrise? Ce qu'Armand fait pour moi de si gentil, de si doux, de si tendre même, les attentions dont il m'entoure, ses sourires, ses mots, ses caresses, son amour enfin, tout m'est empoisonné par cette idée qu'il est ainsi par respect de mon sentiment, qu'il m'aime pour moi et non pour lui, autant dire qu'il ne m'aime pas. Si je le quittais, vous m'entendez, et s'il acquérait la certitude que je ne souffrirais pas de son abandon, peut-être regretterait-il la chaleur du dévouement que j'ai pour lui. Mais rien ne manquerait à son bonheur. J'ai l'horrible sensation qu'il s'est trompé en s'attachant à moi, qu'il a espéré m'aimer, qu'il sait aujourd'hui qu'il s'est trompé et que, s'il me garde, c'est pour ne pas recommencer son ancienne histoire, et avec elle ses anciens remords. Je le vois, depuis cette fatale confidence, lutter contre des mélancolies qui le saisissent auprès de moi,—et qu'il veut me cacher. Mais il a dit vrai, jamais, jamais je n'arrive à le faire sentir vraiment, jamais à le rendre heureux!... C'est une angoisse presque inintelligible, quand on ne l'a pas traversée, et à laquelle je n'aurais pas cru autrefois, si on me l'avait contée. Il est indulgent, il est gracieux, il est parfait pour moi, et cette bonté, cette tendresse, cette douceur cruelle, ne servent qu'à me prouver toujours et toujours cette affreuse vérité: il ne m'aime pas.... J'en arrive à être injuste pour lui, à le tourmenter, pour me rejeter ensuite sur sa poitrine, avec démence.... Je voudrais, par instants, le quitter en effet, renoncer à cette liaison dans laquelle, au fond, c'est moi qui fais preuve d'un égoïsme horrible, puisque j'exploite la sympathie dévouée de cet homme au profit de ma passion.... Je me sens incapable de me passer de ce que je sens n'être qu'une comédie d'amour. Et puis, à d'autres minutes, je me dis que je suis vraiment une folle et lui un fou, qu'il croit ne pas m'aimer et qu'il m'aime, ne rien sentir et que c'est la chimère d'un esprit malade, fatigué par une mauvaise jeunesse et par des douleurs trop longues.... Dites, vous qui comprenez tout, est-ce que cela finira?...»
Tout finit, même le remords, comme disait Armand,—même des passions comme celle de Berthe, puisqu'elle joue en Russie, et que cet Armand, avec lequel j'ai voulu à tout prix me lier, vit à Paris. C'est un homme beaucoup plus simple que sa pauvre maîtresse ne se l'imaginait, qui a tout uniment été très libertin dans sa jeunesse, puis très coupable, et qui est blasé, pour employer un vieux mot bien ridicule, le seul juste pourtant. Seulement c'est un blasé devenu tendre, depuis son histoire avec sa maîtresse martyrisée. C'est la pire espèce qui soit. Et Berthe Vigneau, malgré ses rudes années de bohème et de théâtre, était une âme d'une jeunesse intacte, en qui la vie n'avait rien entamé. J'ai souvent vu se produire le phénomène inverse, et des hommes restés tout jeunes de cœur aimer des femmes dont l'âme était aussi usée que leur visage était frais et charmant. Ne fut-ce pas mon cas, hélas! Et quelles conclusions en tirer sinon celles-ci: