Or, c'est dans la passion que l'amant moderne s'agite presque toujours. Il y est par l'ardeur souffrante avec laquelle il poursuit l'émotion. Il y est par la demi-hystérie qu'il apporte dans ses ivresses, par les inguérissables blessures de déception et de libertinage qui saignent en lui au point de lui rendre cuisante même la légèreté du plaisir. Jugez-en par la surcharge et la tristesse de ses débauches. Il y est par le fond de haine sur lequel il roule et retombe sans fin, soupirant après la tendresse et rencontrant la rancune, après le bonheur et rencontrant le dégoût. Et puis, on aime comme on vit. Lorsqu'une société ressemble à celle du Paris d'aujourd'hui, où, d'un bout à l'autre et du haut jusqu'en bas, ce n'est que conflit, combat pour l'existence, défiance à droite, par devant, par derrière, à gauche, défiance des camarades et des inconnus, défiance de la famille et de l'étranger, —lorsque les pièces de théâtre et les romans, les journaux et la conversation ne sont qu'une école d'ironie et de misanthropie, —pourquoi un homme dressé à cet enseignement découvrirait-il soudain en lui une source de candeur confiante, et cela dans le sentiment qui remue le mieux les bas-fonds de l'animal? Ajoutez que sur vingt amants de nos jours, pour peu qu'ils appartiennent à la dure espèce des hommes à femmes, il y en a dix-neuf qui n'ont pas le souvenir d'une seule maîtresse à laquelle ils aient été fidèles. Et je poserai en passant cet autre axiome:

XLVI

Ce ne sont pas les trahisons des femmes qui nous apprennent le plus à nous défier d'elles. Ce sont les nôtres.

J'en conclus que nous pouvons tous, plus ou moins, fredonner comme dans la chanson populaire:

Le bouquet de jalousie
Fleurira toute la vie....

Que de choses évoquent en moi ces deux vers si simples! Je les ai entendus pour la première fois de la bouche d'une fille, morte depuis de la poitrine, et qui venait de débarquer de son pays au quartier Latin. Elle était, comme tant de créatures que j'ai connues là, fraîche encore d'une fraîcheur d'églantine des haies, avec un délicieux et maladroit à peu près d'élégance parisienne autour de sa rustique personne Ses bas de soie moulaient une jambe musclée à courir les chemins caillouteux de la montagne. Elle couvrait de poudre de riz un visage encore hâlé de dix-huit ans de grand air. Elle écrivait, sur du papier honteusement parfumé, des lettres d'une orthographe sauvage. Ses ongles, quoique limés et soignés par une manicure,—établie rue Soufflot!—disaient encore le travail des champs, et l'expression de ses yeux, qu'elle passait au noir avec férocité, gardait un arrière-fonds de bête tranquille. Enfin, c'était chez la Grande Gosse, comme nous l'appelions, un joli charme de paysannerie maquillée, dans un décor de fêtes d'étudiants. Je revois d'ici la chambre mal meublée, au troisième étage d'une haute et mince maison de la rue Monsieur-le-Prince.... Il traîne sur la table un quartier de brie qui n'est pas fini, et des bouteilles vides, et du café dans des verres. Un garçon de marchand de vin dessert le tout. Les pipes et les cigarettes s'allument, et avec son clair et grêle filet de voix, une voix de fermière en train de plonger dans les foins le râteau de bois,—la Gosse chante:

Le bouquet de jalousie
Fleurira toute la vie.
J'aimerai qui m'aimera....

J'étais bien jeune alors et un peu amoureux, très peu, de la gaie chanteuse, qui était la maîtresse de Jacques Molan, le propriétaire de la chambre.—Il est aujourd'hui célèbre par ses romans de high-life!—Il y avait là des poètes, des peintres, des musiciens, un cénacle de bohémiens qui s'appelaient les vivants, et qui croyaient inventer le monde, suivant la formule de tous les nouveaux venus. Mais quand cette fille chantait ces trois vers, je devenais, pour vivant que je fusse, stupidement sentimental, comme si je pressentais que cette chanson me racontait d'avance la mélancolie de mes amours futures. C'est pourtant vrai, que j'ai passé toutes mes journées, depuis lors, à les respirer une par une, les fleurs du mortel bouquet. De ces trois vers, il n'y a que le dernier qui m'ait menti!... Hélas! c'est la tristesse des tristesses que ce mensonge du dernier vers. Mais cette tristesse-là, quand je commence a vouloir la raconter, ma plume se met à trembler entre mes doigts, mes larmes à tomber sur mon encre, les mots à s'en aller de ma tête. On ne peut pas écrire le cœur de son cœur....


Le bouquet de jalousie....