Elles sont très nombreuses et de nuances aussi variées que des fleurs cueillies dans la campagne, les renoncules de ce fatal bouquet,—ou, pour parler sans métaphores, il y a beaucoup de manières très différentes d'être jaloux. Aussi cette méditation porte-t-elle pour titre un pluriel et non pas un singulier. Il semble que les observateurs aient négligé de distinguer et de classer ces diverses jalousies. Le langage vulgaire, lui non plus, n'admet pas de distinction entre l'une et l'autre. «Il est jaloux....» dit une femme en parlant de son mari, de son amant ou de son ami; et puis, comme glapissait l'incomparable Paulin Ménier dans le Courrier de Lyon: «Enlevez, c'est pesé....» Examinons, pourtant, quelques cas au hasard, et voyons s'il n'y a pas jaloux et jaloux, comme il y a coquines et coquines.... Un jeune homme est l'amant d'une femme, mariée elle-même à un homme jeune, ou simplement entretenue. L'amant sait très bien que sa maîtresse se donne au mari ou à l'entreteneur. Il ne lui est jamais venu à l'idée de lui reprocher ce partage, qui fait même partie des petites combinaisons infâmes dont l'amour libre a la spécialité. L'amant trouve cette communauté plus sûre, et si, par hasard, il ouvre la fameuse Fanny de Feydeau, il hausse les épaules, et avec l'élégance que les jeunes gens d'aujourd'hui apportent à leur appréciation de la vie, il marmonne: «En voilà un gêneur!...» J'ai fait l'expérience et recueilli le mot. Hé bien! que demain ce même amant constate les assiduités auprès de sa maîtresse d'un nouveau venu, et le voilà inscrit d'office à l'Othello-club. C'est comme dans une autre chanson: «Ah! quand on est deux, quand on est deux, mamz'elle Thèrèse....» Ce délicat personnage veut bien partager avec un. A trois, son indignation commence. Il n'y a pas besoin de microscope ni de scalpel pour constater que celui-là est un jaloux par amour-propre. C'est la tête qui travaille chez lui.—Soit dit sans mauvais jeu de mots.—...En voici un autre qui se prend à aimer une honnête femme, sans aucun espoir. Il sait qu'elle n'aura jamais d'amant, et il en arrive à ne plus même désirer cette femme. Il lui semble que, si elle se donnait à lui, il l'aimerait moins. En nature masculine, tout est vrai, même ce subtil platonisme. Leurs relations deviennent quelque chose de plus en plus spiritualisé, de plus en plus flottant et nuancé. Elle ne lit plus que les livres qu'il lui désigne. Il n'aime plus que la musique qu'elle lui joue. C'est entre eux une de ces liaisons indéfinissables où il ne se prononce jamais un mot trop tendre, et tout y est tendresse, où il ne se hasarde jamais un geste caressant, et tout y est caresse. Que cette femme se mette à s'intéresser, avec un platonisme semblable, à un autre ami, qu'elle se laisse aller à subir une autre influence d'homme, cet amoureux sans espoir et sans droits réels sera transformé du coup en un jaloux, tyrannique, violent, presque cruel, quoiqu'il ne doute pas une minute de la vertu de son amie. Cette dernière s'en aperçoit trop tard, et aussitôt elle lui offre de lui sacrifier le second. Le jaloux refuse parce qu'il a l'âme généreuse, et il continue d'être jaloux. Ce n'est pas l'amour-propre qui saigne chez celui-là, c'est le cœur.—...Cet autre est marié depuis cinq ans, et il adore sa femme comme au premier jour. Ils ont dîné en tête à tête. Elle s'est habillée, et ils partent pour le bal. Dans le coupé qui les emporte, elle le regarde avec des yeux noyés de félicité. Sa tête sort de la fourrure, petite et souriante, et elle lui murmure en lui prenant la main: «Je voudrais être la plus belle pour te faire honneur, mon doux maître....» Ah! Quel enivrant parfum emplit ce coupé rapide! Ils sont dans le bal maintenant. Elle a des épaules dignes de la femme qui puise de l'eau à la fontaine, dans le Concert de Giorgione, et elle les montre. Elle tourne dans les bras de celui-ci, de celui-là. Elle est la plus belle, comme elle l'avait dit, et aussi, comme elle l'avait dit, elle ne pense qu'à son doux maître. Elle trouve le moyen de lui jeter un mot de temps à autre sans en avoir l'air, de lui couler un regard sans qu'on le remarque. Mais pourquoi ses yeux, à lui, se font-ils durs? Pourquoi, en causant, a-t-il de ces distractions qui révèlent un souci caché, au moment même où la fête rayonne du plus vif éclat? Pourquoi enfin l'emmène-t-il avant le souper, et ne trouve-t-il rien à répondre, dans la voiture qui les reconduit, aux questions anxieuses qu'elle lui pose? Comment lui avouerait-il qu'à voir les regards des autres hommes se poser sur sa gorge nue, à penser que ses épaules étaient près de leurs lèvres, dans la valse; à sentir que d'autres la sentaient belle et la désiraient, il a été saisi par un accès furieux d'une jalousie toute physique?... Ne sont-ce pas là trois types divers du douloureux martyre: la jalousie des sens, la jalousie du cœur, la jalousie de la tête? Elles se mélangent quelquefois. Elles se succèdent souvent. Leurs caractères sont pourtant un peu différents. Je voudrais essayer d'en fixer quelques-uns.
§ I.—La jalousie des sens.
C'est la plus simple de toutes et, je crois, la plus généralement connue. Je trouve une ironie délicieuse à ce fait que la meilleure définition de cette brutale folie ait été rédigée, par qui?... Je vous le donnerais en dix, en cent, en dix mille.... Mais ne cherchez pas, madame; où auriez-vous appris à connaître le nom de Baruch de Spinoza? Cet homme, madame, était un petit juif qui écrivait, il y a un peu plus de cent ans, en Hollande. Vous avez bien, accroché dans un coin de votre hall ou de votre petit salon, un tableautin flamand, quelque intérieur de nuance rembrunie, quelque paysage noyé de vapeur, avec des pesées de nuages sur l'horizon? A une fenêtre d'une de ces chambres paisibles et devant un de ces horizons brouillés, évoquez la pâle, la chétive figure d'un bonhomme, phtisique, au long nez chargé de besicles, et travaillant pour gagner sa vie. Il polit des verres destinés à des astronomes. Ce pauvre diable de solitaire s'interrompt de son labeur afin de manger une soupe au lait que lui apporte une grosse fille de Flandre qui le regarde avec la compassion d'une plantureuse servante pour un moribond de trente-cinq ans. Le bonhomme s'amuse quelquefois à chercher une toile d'araignée dans un coin de sa chambre, puis une autre. Il prend l'araignée de la première toile et la jette dans le piège tendu par sa voisine. Les deux bestioles se poursuivent, elles s'affrontent, agrippées de leurs pattes velues aux mailles du réseau qui tremble. Une d'elles triomphe et enveloppe sa rivale encore vivante d'un linceul qu'elle tisse en quelques secondes. Sur quoi l'homme éclate de rire. Il passe à son bureau, et, là, se met à écrire sur Dieu, sur l'Ame, sur les passions humaines. Or, voici en quels termes il parle de cette jalousie qui nous occupe: «Celui qui imagine que la femme qu'il aime se prostitue à un autre ne s'attriste pas seulement de l'obstacle que cette infidélité peut dresser contre sa passion, à lui, mais il est forcé d'unir à l'image de ce qu'il aime l'image du sexe et des excrétions de cet autre. A cette vue il prend cette femme en haine, et c'est la jalousie qui consiste dans un trouble de l'âme, obligée d'aimer et de haïr à la fois le même objet....» Oui, madame, cette phrase du juif Spinoza se trouve dans son grand traité de l'Ethique, partie III, proposition XXXV, Scolie....—«N'oublions pas que nous sommes des cuistres,» disait un jour avec orgueil le philosophe Cousin, qui a été ministre, académicien, grand-croix de beaucoup d'ordres, et qui n'a pas écrit de sa vie une ligne de la force de celles qu'a tracées ce jour-là l'homme aux araignées.
Cette image de souillure, cette vision de notre rival en train de salir un corps adoré n'a pas la même intensité si ce corps de femme a été à nous, ou si nous ne l'avons jamais possédé, cela est trop évident. Notons donc aussitôt deux sortes de jalousie des sens. Dans le cas où nous sommes jaloux physiquement d'une femme qui ne nous a jamais appartenu, il y a de grandes chances pour que cette jalousie aboutisse au dégoût et diminue notre désir. Si, au contraire, nous avons possédé nous-même cette femme, l'image des caresses qu'elle prodigue à notre rival réveille en nous avec une extraordinaire acuité le souvenir des caresses semblables qu'elle nous a données. Par un détour singulier, ce souvenir agit sur nous à l'état de vision luxurieuse et cette jalousie des sens nous mène au désir. Les femmes le savent si bien que c'est un de leurs procédés pour ramener un amant lassé.—Mais, direz-vous, dans ce retour honteux d'un homme vers une maîtresse qui s'est donnée à un autre, ne rentre-t-il pas aussi de l'amour-propre, la frénésie de la reprendre à cet autre?—J'ai une anecdote sur cette sorte de retour qui répond à cette question. Elle me fut contée à l'époque par Raymond Casal, un soir ou plutôt une nuit que nous revenions ensemble le long des Champs-Elysées, après avoir dîné et passé la soirée dans une même maison. Elle me frappa tellement que je lui demandai la permission de la noter, et lui, très galamment, le lendemain matin, m'envoyait les pages que voici, écrites au crayon sur l'envers de formes de télégrammes. J'y ai à peine changé quelques mots.
«...Elle était,» m'écrivait donc Casal, «remarquablement belle et sa beauté était tout son bonheur. Elle s'était donnée à moi, quoiqu'elle fût une très grande dame, avec une impudeur qui venait justement de ce que l'orgueil de sa chair dominait tout chez elle. Ce fut entre nous aussi un amour tout physique et d'une volupté si entièrement dépourvue d'âme que nous nous parlions à peine, entre des caresses que la brièveté de non entrevues rendait plus ardentes encore. Par un hasard particulier, l'absence de liberté, résultat de sa position, qui aurait dû, semble-t-il, alléger pour moi les obligations de cette liaison, la rendait très lourde. Voici comment. Pour des raisons qui tenaient au genre de vie de son mari, elle ne pouvait jamais savoir à l'avance si elle aurait quelques heures à elle ou non, et il me fallait attendre tous les jours, chez moi, de deux heures à six heures, un mot qui souvent n'arrivait pas, puis, le soir, ne pas bouger du cercle jusqu'à dix heures, si bien que c'était toute ma vie prise. Le jour, par prudence, nous changions sans cesse le lieu de nos rendez-vous. Le soir, nous nous rencontrions toujours chez un ami intime que j'avais alors, Robert de N——. Il habitait, rue Dumont-d'Urville, une maison qui avait une porte de sortie sur la rue la Pérouse. C'était Robert lui-même qui avait mis ainsi son appartement à ma disposition, pour ce moment-là. Il était grand joueur, grand soupeur, et ne rentrait guère avant l'aube. Ma maîtresse et moi, nous sortions toujours de chez lui avant les onze heures.
«Cette liaison durait depuis huit mois à peine, et j'en étais arrivé à une lassitude absolue, presque à un dégoût de cette femme. Pourquoi? A cause de cet esclavage sans doute, et aussi à cause d'une indéfinissable tristesse qui me serrait le cœur au sortir de ces rendez-vous, où il n'y avait que de la sensualité brûlante, partagée, raffinée, mais jamais, jamais une émotion. Je voulais rompre, et je ne savais comment m'y prendre, parce qu'avec cela ma maîtresse était parfaite avec moi, et que je n'ai jamais su avoir un procédé brutal avec une femme. Bref, un soir que j'avais dîné au cercle et que je causais avec Robert, en attendant le moment d'aller au rendez-vous, rue Dumont-d'Urville, je reçois un billet d'elle qui me priait de remettre ce rendez-vous au lendemain. A la dernière minute un contretemps l'avait empêchée. Je jetai ce billet au feu, avec une si visible satisfaction sur ma figure, que Robert le remarqua, et, ma foi, je lui en dis la cause.
—«Tu ne l'aimes donc plus?» me demanda-t-il.
—«Plus du tout,» lui répondis-je en riant, «et je crois que, dans huit jours, je la détesterai. Ah! Ces fins de bonne fortune, c'est comme les fins de voyage, c'est bien long!...»