Aimer par le cœur, c'est avoir d'avance tout pardonné à ce qu'on aime.

Théorème auquel peut servir de commentaire la phrase que nous disait Berthe Vigneau, à Colette et à moi, quand elle nous racontait les infamies de son amant: «Je lui serai toujours reconnaissante de m'avoir laissée l'aimer....» La raison de cette inépuisable bonté propre au grand amour est aussi facile à donner que la raison de l'inépuisable méchanceté propre aux sens. Aimer d'un amour où les sens dominent, c'est désirer toujours et toujours souffrir de l'inassouvi. Aimer avec le cœur, c'est trouver la volupté suprême dans le don absolu, dans l'abdication de soi complète. Alors, même les douleurs que l'être aimé vous inflige deviennent des joies. Mais vous voudriez en même temps que personne n'eût aimé ainsi avant vous ce que vous aimez, que personne ne l'aimât ainsi après vous, et c'est en quoi consiste exactement la jalousie du cœur. J'ajoute bien vite, pour ne pas manquer au premier devoir de l'observateur moderne,—la misanthropie,—que cette jalousie du cœur, dégagée entièrement de celle des sens et de celle de tête, est aussi rare qu'une femme qui n'a pas de second amant ou qu'un écrivain sans envie. Tout se rencontre, même à Paris, surtout à Paris, et j'ai là, dans mes notes, plusieurs cas singuliers de cette jalousie, nourrie uniquement de tendresse, qui peut vous faire agoniser de désespoir, ravager votre vie, consumer votre volonté, mais vous amener à la férocité, à la haine, seulement à la rancune?—Jamais.


Premier cas.—Roger Valentin, un de mes amis de première jeunesse, avait eu, quelques mois après notre sortie du collège, un innocent roman avec une jeune fille plus riche que lui. Ils s'étaient rencontrés durant une saison à Pierrefonds. Je me rappelle la visite que je fis là cette année même, en 1872, à mon camarade, nos courses au bord des étangs bleuâtres, et dans cette forêt profonde, ses confidences, avec son accent lorrain,—il était de Lunéville,—sous les branches, que remuait un vent aussi doux que nos rêves de ces temps-là. Dieu! Comme à travers les feuilles vertes de ces branches le ciel apparaissait lointain et pur! Revenu à Paris, Valentin continua d'aimer sa compagne de ces quelques semaines d'été. Il l'aima un an, il l'aima deux ans, il l'aima trois ans, devenu rebelle à toutes les tentations de notre libre existence. J'oubliais de dire qu'il était alors élève à l'Ecole centrale. Ses examens de sortie passés, et brillamment, il demande la main de la jeune fille. Les parents, qui ne s'étaient, comme de juste, aperçus de rien, la lui refusent, d'abord parce qu'il avait à peine six mois de plus qu'elle, ensuite parce qu'il ne possédait aucune espèce de fortune. Je le vois arriver chez moi un matin, le visage rongé de chagrin, mais l'air résolu.

—«Je viens te dire adieu,» fait-il.

—«Tu pars?»

—«Oui,» répondit-il. «Elle ne peut pas m'épouser maintenant.... Mais dans dix ans je serai riche, je l'aimerai toujours, et alors qui sait?...»

Il venait de signer un contrat pour Buenos-Ayres. Il n'avait pas quitté Paris depuis dix mois que la jeune fille, objet de son culte, se mariait. Je dois ajouter qu'il n'avait jamais osé lui parler ouvertement de son amour. Je tremblais d'apprendre qu'à cette nouvelle Valentin se fût tué. Mais non. Je sus qu'il travaillait et réussissait de mieux en mieux. Une fois de plus, je me frottai les mains. J'avais trouvé un cœur humain en flagrant délit de contradiction,—enfantin plaisir de la cuistrerie pessimiste dont j'étais alors infecté.—Des années se passent, la jeune femme devient veuve. Elle avait bien près de trente ans alors, et, de son mariage, une petite fille. Valentin débarque d'Amérique. Il avait gagné une grosse aisance, et, comme il me l'avait dit en partant, il aimait toujours celle qu'il avait aimée à dix-neuf ans, dans l'ombre des arbres de la forêt, «en robe claire, au bord de l'eau.» Vous vous rappelez ces vers divins de Sully:

L'épouse, la compagne à mon cœur destinée,
Promise à mon jeune tourment....

Bref, il demande la main de cette femme, qui, touchée d'une pareille fidélité, répond: oui. Le mariage a lieu. J'ai reçu depuis les confidences de cet homme, qui se trouve avoir épousé la seule femme à laquelle il ait jamais pensé. Il serait absolument, complètement heureux, s'il n'y avait pas cette fille du premier lit et qui ressemble à son père. «Ah!» m'a-t-il dit un jour en me parlant de cette enfant, «je n'ai jamais pu l'embrasser sans avoir là comme une pointe aiguë qui s'enfonçait dans mon cœur....» C'est que cette enfant, qui va et qui vient, avec son rire gai, ses yeux purs, ses cheveux blonds, est la preuve sans cesse renouvelée, la preuve vivante et parlante, au regard de Valentin, que sa femme d'aujourd'hui a été, des années durant, la femme d'un autre. Jamais cette femme ni l'enfant n'ont soupçonné cette jalousie du passé chez cet homme qui, n'ayant pas d'enfant lui-même, adore cette petite fille autant qu'il en souffre. «Explique-moi cela,» me demandait-il avec des larmes au bord des paupières; et il ajoutait: «Je ne suis pourtant pas jaloux.» Il l'était cependant, mais pas avec les sens,—il eût détesté l'enfant,—pas avec la tête,—il l'eût détestée encore, et la blessure de l'amour-propre eût saigné en lui. Cette douleur, à la fois résignée et persistante, tendre dans sa tristesse, et sans une pensée de reproche ou d'amertume, mais cette douleur tout de même et inguérissable, qu'il y eût eu dans la vie de sa femme un autre que lui, avant lui; qu'elle eût donné à cet autre sa virginité, et qu'elle lui dût aussi la maternité, c'était la jalousie du cœur dans toute sa misère et sa noblesse. Il me disait encore: «Non, je ne suis pas jaloux. J'aime cette petite comme si elle était ma fille, et quand je pense qu'elle ne l'est pas, c'est ce regret qui me fait si mal....»