Deuxième cas.—Celui-ci, je le copie exactement sur mon journal à une date qui n'est pas lointaine: «...Mercredi, 16 mars 188-.... La vie, qui dépasse l'imagination en brutalités, la dépasse aussi en délicatesses. Eté aujourd'hui chez Mme R——, l'ancienne maîtresse de S—— B——. L'ai trouvée seule, au coin de son feu, et causé avec elle du mariage de son amant, mariage auquel elle a eu le courage d'assister après l'avoir fait elle-même. Elle me raconte ses sentiments, l'horreur qu'elle a toujours eue de voir la pitié remplacer chez lui l'amour. «Je n'ai pas voulu qu'il me vît vieillir,» dit-elle. Le fait est que cette femme a donné un des plus étonnants exemples que je sache du romanesque dans la coquetterie. Quand elle eut décidé S—— B—— à ce mariage, elle lui accorda un dernier rendez-vous, et, le lendemain matin, elle ordonnait au coiffeur de lui poudrer tous les cheveux. «Ils commençaient à blanchir,» a-t-elle dit à ses amies. C'était sa manière de lui prouver, à lui, que, l'ayant perdu, elle devenait une vieille femme. Elle venait d'avoir trente-huit ans.... Je la regardais donc, ce soir, assise dans un fauteuil, au coin de ce feu paisible, et avec sa jeune physionomie rendue plus jeune encore par cette gracieuse blancheur de sa chevelure, et elle m'expliquait comment, le jour du mariage, elle avait beaucoup pleuré. «...Mais de douces larmes. Je connaissais cette jeune fille. Je le connaissais si bien lui-même, je savais qu'il serait heureux par elle, et je trouvais une espèce de sauvage douceur, dans mon isolement volontaire, à me dire que ce bonheur de chaque minute, il me le devrait. Vous ne comprenez pas cela, cette ivresse du sacrifice, cette preuve donnée à quelqu'un que personne, personne ne l'aimera comme vous l'avez aimé?...»
—«Et vous n'avez jamais été jalouse?» lui demandai-je.
—«Si,» dit-elle après un silence, «quand j'ai su que, durant son voyage de noces, il s'était arrêté dans une ville où nous avions passé quatre jours ensemble, cachés, la première année de notre amour.... Il n'aurait pas dû me faire cela.... Et puis, je le lui ai pardonné.... Mais moi, je ne pourrais jamais retourner dans cette ville, maintenant.... Il y a là, dans ce coin d'Allemagne, un paysage de fleuve que nous avons regardé tous deux et tant aimé.... Comment a-t-il pu le regarder avec une autre?»
Puis après un silence:—«Est-ce assez ridicule, pourtant? N'être pas jalouse de toute la vie d'un homme puisqu'on la donne à une autre, et être jalouse d'une impression qu'il a eue avec vous autrefois, et dont on voudrait qu'il ne l'eût eue depuis avec personne!...»
Troisième cas.—C'est une petite comédie, ou plutôt le scénario d'une saynète à deux personnages qui pourrait porter comme titre le mot du révolutionnaire: «Il n'y a que les morts qui ne reviennent point.» Les pauvres morts! C'est affreux d'en médire, mais c'est quelquefois si commode, en amour comme en politique et en littérature!
SCÈNE PREMIÈRE
Le théâtre représente un petit salon d'une femme à la mode, dans un hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, pas bien loin de l'Arc. Ameublement réglementaire: paravents, bibelots, vieilles étoffes, divans avec coussins, lampes anglaises, etc., etc., (Voir pour plus amples renseignements les romans mondains de cette année de grâce 188-.)—Une table à thé de chez Leuchars. (Voir les mêmes romans.) La lampe brûle sous la théière. Mme de Gesvres—Jeanne, de son petit nom—est seule dans ce salon: trente ans, très blonde, avec des yeux noirs très doux. Toilette de chez ——. (Voir comme plus haut.) Elle se promène de long en large et regarde de temps à autre une montre microscopique enchâssée dans son bracelet. (Toujours comme plus haut.) Elle se parle à elle-même, tout bas.
Cinq heures.... Dans quelques minutes il sera là. Que va-t-il me dire?... La dernière fois qu'il est venu dans ce salon, il y a quinze mois,—quinze petits mois,—Marthe était là! Pauvre Marthe!... Comme elle l'aimait!... Il partait pour l'Amérique le soir même.... Et ils se disaient adieu chez moi, encore une fois, après l'adieu de la journée.... Oui, comme elle l'aimait!... Jusqu'au martyre, puisqu'elle avait exigé qu'il acceptât de s'en aller, pour ne pas nuire à sa carrière. On ne devrait jamais s'attacher à un diplomate quand on a le cœur qu'elle avait, cette femme-là.... Et lui, comme il avait l'air de l'aimer!... Et deux mois après, elle était morte.... Et depuis, il ne m'a pas écrit trois fois, à moi qui lui représente pourtant tout ce qui lui reste de cet amour, puisque j'ai été leur confidente, que je me suis chargée de lui renvoyer tous ses souvenirs.... Allons, il l'aura oubliée.... Ah! les hommes! Tous les mêmes.... Je suis curieuse de savoir comment il se justifiera.... Ce silence de plus d'un an, et, aussitôt de retour à Paris, ce billet pour me demander un rendez-vous,—chez moi?... Ça ne me dit rien de bon.... Ce serait assez canaille, mais bien dans la note, de vouloir profiter de nos anciennes relations pour me faire la cour.... Il me regardait autrefois avec des yeux!... Par exemple, si c'est avec ces intentions que ce monsieur revient, il trouvera à qui parler....—Longue rêverie.—Et ce doit être avec ces intentions-là. Une femme ne se trompe pas à cet instinct. Nous verrons bien, et ce qu'il sera remis à sa place!... Elle tend l'oreille.... Une voiture.... Elle s'arrête.... Deux coups de cloche.... C'est lui....—Elle s'assied sur le divan, à côté duquel est une petite table garnie d'étuis anciens, de boites à miniature, de flacons ciselés et de portraits. Elle prend un livre vêtu d'une gaine de soie brochée, un des romans cités ci-dessus, et fait semblant de lire.