JEANNE.—Ne me demandez plus rien. Je ne répondrai pas.... Si j'avais pu soupçonner!...
RAOUL.—Avant moi!... Quelqu'un que je connais sans doute, que je rencontrais chez elle, à qui je serrais la main.... Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Il se laisse tomber sur le fauteuil et appuie sa tête sur ses mains. Jeanne le regarde et veut parler. Il ne l'écoute pas et ne lui en laisse d'ailleurs guère le temps. Prenant son chapeau et se levant:—Vous avez raison, madame, je n'ai rien à vous demander de plus.... Excusez-moi, si je ne me sens pas la force de continuer à causer avec vous aujourd'hui. Vous ne pouvez pas savoir le mal que vous m'avez fait.... Ce n'est pas votre faute.... Je vous demanderai la permission de revenir ... bientôt.... Adieu, madame, adieu....—Il s'incline sans qu'elle lui tende la main, comme quelqu'un qui ne veut pas éclater en sanglots. Il sort.
SCÈNE TROISIÈME
JEANNE. Pendant tout le temps que Raoul a parlé, elle est demeurée immobile, tris émue. Elle entend le roulement de la voiture et passe les doigts sur son front, comme se réveillant d'un mauvais songe.—Non, non, non.... Je ne veux pas avoir fait cela, c'est trop horrible.... Vite du papier, une plume, de l'encre.—Elle s'assied à un mignon bureau, derrière un paravent de cristal.—Que je lui écrive pour lui demander pardon!... Ah! ce que l'on a de mauvais en soi!... Cette douleur ... cet amour.... J'ai été jalouse, atrocement jalouse. Est-ce que je l'aimerais, par hasard?... Et puis cette idée de tout lui apprendre de ce qu'elle avait mis tant de soin à lui cacher m'a traversé l'esprit, là, subitement.... Et puis!... Je vais lui demander pardon de cette infâme révélation, lui jurer que ce n'est pas vrai....—Elle commence une lettre, puis la déchire; une seconde, la déchire; une troisième, la déchire.—Non, je ne peux pas....—Elle mord distraitement la perle qui termine son porte-plume d'or.—Et il a cru cela tout de suite, sans un mot, sans une preuve?... Sans une preuve!... Pauvre Marthe!...—Elle se lève, et, refermant le buvard:—Décidément, il n'a que ce qu'il mérite. Sans une preuve!... Non, les hommes sont vraiment par trop canailles....
Rideau.
...Comment ai-je deviné le secret de la petite infamie commise par l'ange blond aux yeux bruns de l'avenue du Bois contre la mémoire de la pauvre morte, c'est mon secret, à moi, qui ne fut jamais celui de Raoul. On voit que ce garçon n'avait jamais médité sur l'observation suivante:
LV
On rencontre des femmes qui ne prendraient à une amie ni un mari ni un amant. C'est leur honneur professionnel, cela. On en rencontre peu qui supportent sans mauvaise humeur le sentiment absolu d'un homme pour cette amie. On n'en rencontre pas qui aime ce sentiment.
Toujours est-il qu'à partir de cette conversation l'amoureux de Marthe tomba dans le plus étrange état de douleur imaginative que j'aie constaté. Il était jaloux du passé d'une morte, et il me décrivait ainsi cet état dans une lettre que j'ai relue bien souvent: «...J'aurais dû,» m'y disait-il, «ne pas quitter Paris comme j'ai fait aussitôt après cette affreuse révélation, revoir Mme de Gesvres, savoir le nom de cet homme, et aussi les raisons de cette femme pour m'avoir ainsi empoisonné un si doux souvenir.... A quoi bon?... J'ai tout compris de ma pauvre maîtresse, et je lui ai tout pardonné. L'espèce de jalousie sans nom dont je souffre réside en ceci, que je n'ai pas eu le premier l'éveil spontané et volontaire de son cœur. Mais n'est-ce pas une forme de mon égoïsme? Vois-tu, ce que je lui envie, profondément, à cet inconnu, ce sont les années qu'il a eues pour l'aimer, pour lui faire oublier les tristesses de sa vie, et, ces années, il les a employées à la tourmenter, à lui faire du mal, et moi, que le temps où j'aurais pu la rendre heureuse m'a été avidement mesuré!...» Cette confession,—en ai-je reçu de pareilles, et provoqué, par le goût passionné que j'ai toujours eu de sentir sentir!—cette confession, qui se prolonge durant des pages, m'a servi, avec les deux premiers cas que j'ai cités et d'autres analogues, à établir comme probablement exact le parallèle que voici entre la jalousie des sens et celle du cœur. Cette dernière a pour cause la pensée des sentiments éprouvés pour un autre cœur par le cœur que l'on aime, tandis que la jalousie des sens a pour principe l'image des sensations procurées par une autre chair à la chair que l'on aime. Aussi la jalousie du cœur ne s'apaise-t-elle pas, comme la jalousie des sens, par la présence et par la possession. Elle porte sur le passé et sur l'avenir, précisément parce que la vie du cœur se compose de souvenirs. Nous voudrions que le cœur dont nous sommes épris nous dût toute la mémoire de ses bonheurs, dans ce passé et dans cet avenir.—C'est pour la même raison que la jalousie du cœur ne procède point par intermittences, comme la jalousie des sens. La pensée tourne à l'idée fixe, tandis que l'image va et vient, changeante. La jalousie physique s'exalte donc dans des crises, la jalousie du cœur s'épuise dans la mélancolie continue. C'est de la dernière que l'on meurt.—La jalousie des sens s'exagère de plus en plus dans la brutalité, celle du cœur s'affine de plus en plus dans la nuance. La première est donc plutôt masculine, la seconde, féminine.—La jalousie des sens présente cette anomalie qu'elle peut être déloyale avec sincérité. Un homme est souvent jaloux jusqu'à la fureur d'une femme qu'il trompe sans aucun scrupule. Combien n'avons-nous pas vu de femmes, jalouses par le cœur, surtout dans le mariage, refuser de se venger, même par la plus légère coquetterie? «Si je me laissais faire la cour,» me disait une d'elles, «je lui ressemblerais....» C'est que la vie du cœur est celle des subtilités infinies, des susceptibilités intimes de plus en plus maladives.—Enfin, si la jalousie des sens a pour résultat d'exciter le désir, la jalousie du cœur a pour effet de l'éteindre quelquefois à jamais. Une maîtresse jalouse, par exemple, de cette jalousie-là peut devenir incapable d'éprouver une volupté quelconque entre les bras de celui qu'elle aime.... Mais, pour épuiser la différence entre ces deux sortes de maladies morales, il faudrait écrire un volume entier. Les pages en seraient inintelligibles à ceux qui n'ont jamais aimé qu'avec leurs sens, et à quoi bon convaincre les autres? Je préfère conclure par cette réflexion qui, vraie pour toutes les jalousies, l'est surtout pour celle qui fait la matière de ces quelques pages: