LVI
La raison dit: «Une femme qui vous rend jaloux ne mérite pas que vous l'aimiez. Toute jalousie est donc absurde.» Le cœur répond: «C'est justement parce qu'elle ne mérite pas d'être aimée que je suis jaloux....» Il ajoute souvent tout bas: «et que je l'aime!...»
MÉDITATION XIII
BONHEURS CONTEMPORAINS
V
LES DÉSASTRES (suite).—LES JALOUSIES
§ III.—Les jalousies de tête.
Condamneriez-vous Othello, si vous étiez juré?—Moi, certainement, parce que le crime passionnel, considéré du point de vue de la défense sociale, me paraît plus redoutable que tout autre. Mais si j'étais son ami, peut-être le serais-je davantage encore après son crime, parce que je croirais plus que jamais en sa sincérité, surtout s'il avait essayé sérieusement de se tuer lui-même après....—Quel original, alors!—C'est surtout que je le plaindrais. Autant dire que les jaloux des sens me paraissent des maniaques, capables des folies les plus dangereuses, mais aussi des malheureux qui ne sont ni méprisables ni ridicules. Quant aux jaloux du cœur, ce sont les martyrs de la religion d'amour. Qui ne les envierait d'aimer jusqu'à l'agonie? Maintenant vont défiler les grotesques de la bande, les jaloux qui ne désirent pas la femme dont ils sont jaloux, qui ne l'aiment pas de cœur; mais la vanité ou la sottise les pousse à tourmenter cette pauvre femme, et à se tourmenter eux-mêmes sans l'excuse d'une sincérité de passion, sans la grâce d'une sincérité de tendresse. Au premier abord cela paraît insensé qu'il y ait de par le monde des hommes qui se fassent tout à la fois bourreaux et victimes, qui s'engagent dans des aventures de drame quelquefois, de chagrin toujours, simplement parce qu'ils se montent la tête, à froid et à vide. Et cependant rien de plus fréquent, et pour ne pas discuter cette thèse dans le vague, je choisis aussitôt quelques échantillons de ce que j'appelle les jaloux de tête, pour faire pendant aux maîtresses du même genre, et voici par quelles raisons diverses cette maladie singulière peut naître: