Seconde hypothèse.—Ce fut mon cas avec Colette, et j'y ai tant pensé que je devrais pourtant le connaître. Je l'aimais, cette malheureuse femme, et je la méprisais. Cela faisait un sentiment affreux, que je ne me pardonnais pas d'avoir, car toutes nos caresses, tous les mots passionnés que je lui prodiguais dans cette chambre de la rue de Rivoli, d'où l'on voyait, par les matins de printemps, les massifs fleuris des Tuileries, et, par les après-midi d'hiver, la pesée basse du ciel sur les arbres nus,—oui, ces misérables chutes dans l'abîme des sens m'étaient une bonté à n'y pas survivre après ce que j'avais pensé, après surtout ce que j'avais dit d'elle la veille, le matin quelquefois. Et les fureurs de jalousie déshonorante et justifiée auxquelles je me livrais au sortir de ces baisers de délire me prouvaient trop combien j'étais un enfant malade, une âme démantibulée, incapable de vouloir et de vivre. Je cessai donc de la voir—et de l'avoir. Mais, sauf cette première soirée où de m'être enfin prouvé mon énergie me procura durant quelques minutes un renouveau de ma propre estime, en quoi cette rupture soulagea-t-elle ma douleur? Et il n'en va jamais autrement, après ces adieux où, pour des raisons d'amour-propre ou de dignité, un amant a quitté une maîtresse qu'il adorait. L'absence et la séparation, bien loin de vous guérir de votre sentiment, lui donnent une acuité d'idée fixe qui vous rend plus incapable d'y résister. Tant que vous aviez à vous cette maîtresse, même si elle vous trompait, même si vous le saviez, le lui crier en face était une douceur. On goûte de ces abjectes joies quand on aime en méprisant. Assister de loin à ses galanteries, s'être retiré à soi-même le droit de l'en outrager, s'être emprisonné dans l'orgueil et s'être interdit jusqu'au soupir, c'est de quoi sans doute s'attirer la considération des quelques personnes qui sont dans le secret de vos agonies.... Ah! que l'on donnerait et ces considérations et ces personnes pour dix minutes des anciennes folies, pour une gorgée de ce verre d'eau bourbeuse et empoisonnée que la main de votre démon vous faisait avaler autrefois, et cette boue vous rafraîchissait pourtant un peu!... Allez au fond, tout au fond de la conscience chez l'homme qui croit devoir quitter une femme quand il l'aime encore, vous y trouverez caché l'espoir inavoué que cette femme ne le laissera pas partir. Il s'en va pourtant et sa maîtresse lui court d'abord après. Seulement, elle ne sait pas toujours lui courir après. Les femmes ont beau être très adroites et très fines, il y a une chose dont elles ne tiennent pas assez compte dans le cœur d'un homme, parce que la plupart n'en ont pas trace dans le leur. Cette petite chose est la fierté. Leurs moyens pour ramener celui qui les quitte s'adressent d'ordinaire à ce qu'elles connaissent de nous: nos sens et notre vanité. S'introduire dans notre chambre à coucher et se jeter dans nos bras pour que nous les possédions dans un coup de désir physique; nous rendre jaloux pour que nous leur revenions en proie à la frénésie de l'image impure; nous jouer la comédie du désespoir et du faux suicide pour flatter notre niaise infatuation;—tels sont les procédés habituels de ces habiles metteuses en scène. Elles réussissent d'ordinaire à ramener l'infidèle, avec la résolution bien arrêtée dans leur fine cervelle de lui faire payer avec usure ses velléités d'indépendance, et de le lâcher lui-même au moment où il s'y attendra le moins. Il arrive cependant qu'elles ont affaire à un amant qui se dit: «Si j'y retournais, je me mépriserais trop ...» et qui n'y retourne pas. Pour le dompter, celui-là, il faudrait une autre stratégie et lui donner des raisons de revenir en s'estimant. Celle qui aurait assez de délicatesse pour manœuvrer de la sorte aurait assez de délicatesse aussi pour être loyale en amour. La Dalila, elle, emploie un des trois autres moyens. Et c'est pour l'amant qui a eu le courage de s'en aller un comble de supplice. Car toutes les ruses de son ancienne maîtresse pour le reconquérir lui prouvent qu'il a eu raison de la mépriser et de la quitter. Il n'y a guère de situation morale plus abominable, et c'est acheter cher le droit de se dire: «J'ai été le plus fort.» Le même Masurier, avec qui je philosophais sur ce point, prétendait, lui, qu'avec une maîtresse que l'on aime en la méprisant, il n'y a qu'un remède, arriver au dégoût par la satiété.
—«Que cherchez-vous?» me disait ce philosophe sans scrupules, tandis que nous déambulions sur le boulevard en revenant du théâtre ensemble, «la destruction du désir que vous donne incessamment cette femme? Et vous ne voyez pas qu'en vous privant d'elle vous exaspérez ce désir?»
—«Vous me conseillez de la reprendre, alors?»
—«Parfaitement,» répondit-il.
—«Non,» répliquai-je. «Je me vomirais moi-même.»
—«Oui,» dit-il, «et votre amour avec.... Attendez, mais ce sera plus long.»
Et, comme il me savait en train d'écrire cette Physiologie, il ajouta: «Puisque je travaille aussi dans les axiomes, je vous soumets les suivants:
LXXIV
«Vouloir se guérir d'une femme que l'on adore en la quittant, c'est vouloir se guérir de la soif en ne buvant pas.»