LXXV
La plus sûre vengeance pour une maîtresse que nous quittons en l'aimant est de nous prouver qu'elle méritait d'être quittée.
—«Auquel je joindrais cet autre,» lui répondis-je:
LXXVI
«Pour un fou, le pire des malheurs est de ne pas être fou tout à fait, et, pour un amant, de juger son amour.»
Troisième hypothèse.—Ce mauvais sujet d'André Mareuil m'en a donné une formule piquante, un jour que nous déjeunions chez D——, dans ce café de la rue Royale, l'un des coins les plus parisiens de Paris, quoiqu'il soit rempli d'Anglais, ou peut-être parce que.... Il faisait bleu et gai à travers toutes les fenêtres. Des victorias passaient, avec des ombrelles vertes ou rouges cachant à demi de jolis visages de femmes. J'avais, moi, la physionomie ridicule d'un désespéré qui mange avec appétit et qui pleure sur les perfidies de sa maîtresse dans son verre de sauterne. Mareuil, lui, ayant arboré un gilet de piqué et une chemise à corps de couleur avec la plus délicieuse des cravates d'été, me racontait un projet de chapitre pour l'Art de rompre.
—«Vois-tu,» disait-il, en dépêchant un œuf en cocotte, «étant donné que la femme et l'homme sont deux vanités exaspérées par un sexe, le problème pour se bien quitter consiste à satisfaire d'abord l'animal, mais là, fortement,—ça, c'est facile,—puis à mettre d'accord les deux vanités. Si tu savais comme c'est commode! Ça consiste simplement pour l'homme à se faire lâcher,—mais exprès, mais à son heure, pas une minute plus tôt, pas une seconde plus tard.... Il a son amour-propre en paix, puisqu'il mystifie sa maîtresse en étant plus comédien qu'elle, et elle s'en va, le cœur à l'aise, comme dit la chanson, puisqu'elle croit vous jouer un bon tour.... Je conviens qu'il y faut du doigté, et que la moindre faute de tact peut tout gâter.... Moi, j'ai un moyen très simple et qui m'a réussi presque toujours.... Aussitôt que je commence à en avoir assez d'une maîtresse, je l'assassine de bons procédés, je l'accable de délicates attentions, je l'étouffé d'amour.... Je suis toujours là, et toujours, à lui parler de ma tendresse, à l'obséder de mes sentiments.... Je lui campe des scènes de jalousie à propos du Monsieur qui passe, et je lui pardonne avec effusion.... Enfin, après quinze jours de cette délirante ardeur, la dame, quelle qu'elle soit, n'a plus qu'une idée: se débarrasser de moi. Et c'est ici mon triomphe. J'accepte d'être ridicule pour redevenir libre. Elle se fait faire la cour par n'importe qui, tant elle a hâte de me voir me fâcher.... Je ne me fâche pas.... Je ne vois rien.... Je suis là, toujours là, de plus en plus épris, de plus en plus ardent, de plus en plus confiant.... Elle me trompe. Elle me le dit. Je prends mon chapeau, la porte, j'annonce que je vais me brûler la cervelle, et je suis celui dont on parle en soupirant: «Pauvre garçon, il m'aimait bien, lui....» Est-ce machiné, cela?»
—«Mais pas trop mal,» fis-je, amusé par la verve avec laquelle il m'avait dévoilé son cynique programme; «et si elle ne suffit pas tout de même, cette machination?...»
—«Si elle ne suffit pas,» reprit-il, avec un air de triomphe à me montrer les ressources de ses roueries, «hé bien! c'est que j'ai affaire à une femme très amoureuse, et alors, c'est plus simple encore. Je m'arrange pour avoir à ma disposition quelque créature très belle, très jeune et très vénale. Je me livre sur elle à toute la frénésie du plaisir, de manière à n'aborder jamais ma maîtresse que calme, très calme.... Je lui parle de ma santé délabrée, de maux d'estomac, incompatibles avec l'amour, de prescriptions médicales.... Ah! ça ne traîne pas alors, et en quinze jours....»