—«Que ta Colette n'a procédé dans cette vengeance ni par le vitriol, ni par le revolver. C'est une empoisonneuse....»
—«J'ai dit quelque chose comme cela dans un sonnet que j'ai fait sur elle:
Elle m'a, jour par jour, empoisonné le cœur,
Et voici que j'y sens grandir l'affreuse fleur,
Aux pétales glacés comme ses yeux: la haine....
«Pourquoi ris-tu? Mes vers ne te plaisent pas?»
—«Mais si ... mais si.... Seulement je réfléchis, en moi-même, qu'un homme de lettres est vraiment un drôle de corps.... As-tu pensé à dresser jamais la liste de ce que tu as déjà touché d'argent pour la copie où tu as utilisé ta douleur?»
—«Quel point de vue!»
—«C'est pourtant le vrai. Et tu te plains qu'elle t'ait trompé, ingrat!... Enfin, revenons à nos moutons, ou, si tu veux, pour flatter ta manie, à nos tigresses. J'appelle donc empoisonneuse la femme qui se venge froidement, longuement, d'une vengeance qui nous touche au vif de la sensibilité, et pour le plaisir de nous voir souffrir. C'est très différent de la revolverienne, toute d'impulsion, et de la vitrioleuse, dans laquelle se déchaîne encore la fougue des nerfs détraqués.... L'empoisonneuse est, avant tout, réfléchie et observatrice. La première fois que tu l'as rencontrée, elle t'a regardé d'un certain regard qui descendait jusqu'au fond de toi. Elle te connaît dans ton fort et dans ton faible. Elle sait l'ami que tu préfères et dans lequel elle peut t'atteindre.»
—«C'est vrai,» fis-je, «Colette m'a tant fait souffrir en devenant la maîtresse du petit Vincy!»
—«Tu vois, et pas de moi, qui t'eusse été presque égal, ni de Molan, tandis qu'elle a choisi, pour lui jouer sa pièce au lieu de la tienne, ce camarade de ta jeunesse, celui dont tu ne peux pas ne pas être jaloux. Tu tiques encore, ô psychologue!... Et, remarque-le, cette vengeance savante a ceci de supérieur qu'elle agit en effet, comme le poison, longuement, lentement.... Une autre femme de cette espèce avait imaginé d'infliger à un de mes amis un autre supplice: elle lui avait montré durant leurs amours la passion la plus effrénée, et elle savait que mon ami était, d'abord, un vaniteux. Tu les connais, ces hypocrites égoïstes qui se lamentent sur les maux qu'ils causent, avec une si risible fatuité? Il la quitte. Cette femme au désespoir eut l'énergie de commencer une étonnante comédie d'indifférence à l'endroit du traître. La première fois qu'ils causèrent ensemble, elle lui raconta, avec des yeux clairs comme ce ciel, une bouche fraîche comme ces fraises et un sourire à frapper cette carafe, qu'elle ne l'avait jamais aimé, qu'elle voulait se faire épouser simplement, que c'était une partie perdue et qu'elle préférait ne pas lui laisser ce remords.... Mon ami essaya de douter. Il était atteint au plus saignant de son amour-propre, cet homme.... Il voulait bien avoir lâché une amante à l'agonie, mais non pas une personne qui se moquait de lui depuis des années.... La petite ne se démentit pas un instant, et même quand elle le vit à ses pieds, implorant une heure de l'ancienne tendresse, toujours ces yeux clairs, toujours ce rire impassible sur cette bouche heureuse. Il lui a fallu, à lui, deux ans pour se consoler. Voilà ce que j'appelle bien travailler.»
—«Et le remède, étonnant docteur?»