MÉDITATION XIX

THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR

I

LA MÉTHODE DU DOCTEUR NOIROT

Depuis des années j'ai renoncé à la naïve habitude de relire les pages que j'écris. Une fois jetées sur le papier, c'est comme un enfant qui vient de naître. Chétif ou robuste, il est ce qu'il est, et qu'il aille de par le vaste monde!... Les retouches aux phrases, c'est comme les coups de peigne dans la chevelure dudit enfant. Bien vivant et mal peigné,—telle est ma devise,—plutôt que rachitique et cosmétique. Je viens pourtant de manquer à ce facile principe qui accorde si merveilleusement la rhétorique et la paresse, et j'ai repris d'affilée ces dix-huit premières méditations. Je voulais juger de leur ensemble et vérifier si j'avais bien suivi le plan arrêté dans ma tête sur les trois actes de la tragi-comédie d'Amour:—avant, pendant, après. Le résultat ne s'est pas fait attendre. Un découragement immédiat s'est emparé de moi, et je me suis senti incapable de continuer, incapable de remplir le reste du programme ainsi indiqué sur mon livre de notes et qui devait constituer comme l'épilogue:—XIX: Des consolations (la débauche. Montrer l'identité du Baudelairisme avec la doctrine des gnostiques coupables, l'enseignement par exemple de Carpocrate et de son fils Epiphane qui prêchaient l'affranchissement de l'âme par l'assouvissement du corps et la volupté....); XX: Le sadisme (son histoire. Montrer qu'il y a comme un sadisme personnel dans notre complaisance à certaines sortes de douleurs. De la différence entre la souffrance qui nous améliore et celle qui nous déprave. Pourquoi?); XXI: Lesbos (une nouvelle affreuse, la simple histoire de mes jalousies pour Aline. Analyser la fureur impuissante que cela développe, si spéciale et qui ne ressemble pas à l'autre jalousie, à cause de la différence de l'image). Je venais de voir trop clairement mon incapacité d'expliquer tous ces phénomènes moraux plus ou moins bien décrits, et de conclure. Et qu'est-ce qu'un livre d'analyse sans explication et sans conclusion? Et puis, un scrupule me saisit. Je me suis souvenu alors de ce que me disait si justement l'abbé Taconet: «Peindre trop complaisamment sa maladie, c'est la propager.» Si ce livre devait ainsi répandre le virus qui me ronge, à quoi bon avoir employé à une œuvre de corruption l'encre de mon encrier? Mieux eût valu la boire, comme au collège. Cela ne faisait de mal qu'à moi. Pourtant, un auteur est un auteur, et je ne me suis pas trouvé le courage de jeter au feu ces dix-huit cahiers de papier, qui m'ont tenu compagnie dans des heures noires, quand la femme cruelle était là, devant les yeux de ma jalousie, offrant à d'autres sa gorge aux pointes de laquelle j'ai bu ce philtre dont j'agonise. Quand on a vraiment pleuré sur certaines pages, une espèce de vanité singulière vous persuade que ces pages sont vos meilleures, comme si l'on devait avoir, en talent, le bénéfice de ses larmes. C'est misérable et c'est humain,—de cette étrange humanité littéraire où le factice et le naturel, le faux et le vrai se combinent à ne les pouvoir pas démêler. Oui, voilà deux des raisons, l'une tendre et noble, l'autre sotte et mesquine, qui m'ont empêché de brûler ce livre, malgré tout; puis j'ai cru les concilier l'une et l'autre et l'objection de l'abbé Taconet, en me disant: «Mais si, après avoir étalé la maladie de mon cœur, j'en donnais le remède? Ce serait une conclusion, cela.» Et tout de suite ce problème se pose à mon esprit: «Y a-t-il un remède contre la passion?» Cette question se traduit dans cette formule pittoresque: «Y a-t-il une Thérapeutique de l'amour?» Le mot me semble paradoxal et piquant. Je reprends courage, et je l'écris sous l'étiquette XIX, à la place du titre projeté. Et je médite, je médite.... Je ne trouve rien. «Allons,» me dis-je, «puisqu'il s'agit de thérapeutique et que d'après Nysten et Buffon, entre autres, l'amour est à base physique, si j'allais consulter un médecin?» Et dès le lendemain, vers les dix heures, je m'installais dans l'ascenseur d'une maison du quartier Marbeuf, au quatrième étage de laquelle j'étais sûr de trouver le docteur Noirot.


Je l'ai connu, cet excellent docteur,—à qui j'ai dû la tragique anecdote rapportée dans la méditation XIV,—au quartier Latin. Il était interne à Bicêtre. J'ai bien souvent mangé en sa compagnie, dans la salle de ce vieil hôpital affectée aux repas de ces messieurs, sur les murs de laquelle se profile une suite d'inscriptions très étrange. Les listes des internes y sont gravées, année par année, et dans chaque liste, depuis quinze ans, il y a un nom à côté duquel se voient deux initiales. Ce sont celles d'une femme de service qui, à chaque nouvelle fournée, devient la maîtresse d'un des futurs docteurs envoyés dans cet hôpital. J'ai suivi bien souvent Noirot dans la visite de ses malades, quand le chef de service manquait. Il était dès cette époque, et il est resté cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable, avec un air d'employé plus que de praticien. Il est mon aîné et de beaucoup. Il doit avoir aujourd'hui quarante-six ans, et il aurait fait une plus belle fortune, s'il n'avait pas eu à soutenir une nombreuse famille, casée par ses soins. Le souci forcé de la clientèle l'a empêché d'arriver à l'agrégation, et il est probable qu'il ne sera même jamais médecin des hôpitaux. A travers sa vie de labeur et de dévouement, le cynisme dont je parlais a continué de se développer par le plus singulier contraste que j'aie jamais rencontré. Matérialiste outrageux, expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses, Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à une âme gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais qui ne croit guère à la médecine, il s'est fait depuis des années une spécialité du massage. Il sait, de ses longs doigts souples et noueux, pétrir le corps humain d'une manière quasi miraculeuse, grâce à des connaissances anatomiques de premier ordre. Le baron Desforges, qui reste un de ses clients quotidiens, l'a beaucoup poussé, et, à l'heure présente, Noirot gagne soixante mille francs par an. Il est venu se loger, depuis la mort de sa mère, dans un appartement meublé à neuf, en haut d'une maison neuve, afin que rien ne lui rappelle sa vie passée ni la vieille femme dont il fut jusqu'au dernier jour l'admirable fils, ce qui ne l'empêche pas, quand on discute devant lui l'immortalité de l'âme, de passer au fil de sa féroce ironie ce qu'il appelle la plus grotesque des vanités de l'homme. A-t-il des maîtresses? Je lui en ai connu cinq ou six au Quartier, prises pour huit ou quinze jours,—et pendant un an, la femme aux initiales, P.C., je crois,—mais jamais il n'a aimé. Je me souviens que, me montrant un cheval de fiacre fortement battu par son cocher et saignant sous la mèche, il me disait: «Une passion, c'est, sur notre système nerveux, une place comme celle qu'a ce cheval sur sa croupe. Tâchons de ne pas nous laisser faire de place au cœur....» Je pensais à ce mot en gagnant la maison du docteur. Un homme capable de comparer un amant malheureux à une rosse conduite par un ivrogne doit avoir des panacées contre ce malheur, ou personne n'en a.

Noirot achevait de déjeuner. C'est une de ses théories que l'homme qui travaille doit être nourri avant son travail. «Les Anglais ont raison,» dit-il souvent, «dans l'organisation de leurs repas. C'est pour cela qu'ils sont le peuple le plus actif de la terre....» A dix heures, il se lève de table. Il a, de huit à neuf et demie, visité les deux ou trois clients riches qu'il traite, comme Desforges, par le massage journalier. De onze heures à trois heures, il fait ses courses. De trois heures à six heures, il ouvre son cabinet de consultation. A sept heures, il dîne. Autrefois, il donnait toutes ses soirées à sa mère. Il va maintenant un peu dans le monde, un peu au théâtre, un peu chez les trois sœurs qu'il a mariées.... Quand je lui eus expliqué que je voulais causer avec lui, à propos d'un livre que j'écrivais:

—«Montez dans ma voiture,» me dit-il; «nous bavarderons entre mes visites.»