Nous voici donc roulant dans ce coupé au mois, comme en ont les médecins, rempli d'instruments qui rappellent les chevets d'agonies, et les grands yeux vitreux dans les faces pâles. Je pouvais voir, dans l'espèce de tiroir sans couvercle ménagé sur le devant, un thermomètre de poche, l'acier brillant de deux ou trois outils.—Noirot est un des docteurs qui cumulent la médecine et la chirurgie. C'est même un operateur très adroit.—Des brochures s'y mêlaient à quelques fioles de pharmacie destinées aux malades pauvres. J'avais presque honte d'exposer à mon compagnon, devant ces témoignages de la vraie douleur, ma douleur à moi, vraie pourtant, elle aussi, quoiqu'elle ne soit que dans ma pensée. Mais que la pensée paraît peu de chose à côté d'un os qui crie sous le bistouri, ou d'un corps qui grelotte la fièvre!

—«Vous avez tort,» répondit le docteur, quand je lui eus communiqué, avec le problème sur lequel je voulais le consulter, mon espèce de honte à l'entretenir de maux par trop chimériques. «Pour un matérialiste comme moi, un mal moral est un mal physique moins bien défini, voilà tout.... Et c'est parce qu'il est moins bien défini que les médecins ne s'en occupent pas....»

—«Alors, à quelqu'un qui viendrait vous dire: «Docteur, je suis amoureux, guérissez-moi,» vous n'éclateriez pas de rire au nez?...»

—«Pas le moins du monde.»

—«Et qu'ordonneriez-vous?» insistai-je. «Est-ce indiscret de vous le demander?»

—«Cela dépendrait naturellement de l'individu,» fit le docteur, hochant la tête. «Vous connaissez, comme moi, l'adage: Il n'y a pas de maladies, il n'y a que des malades. Pareillement, il n'y a pas d'amours, il n'y a que des amants. Je n'ai jamais beaucoup réfléchi à la question, parce qu'elle ne m'a jamais été posée. Pourtant, j'entrevois tout de suite quelques règles générales, d'après deux ou trois remarques que j'ai eu souvent l'occasion de faire. Avez-vous observé d'abord que tous les amoureux ont mal à l'estomac?... Tous ou presque tous.... Il y a un proverbe qui dit:—Vivre d'amour et d'eau claire,—et qui n'est pas si bête. Traduisez-le en bon français, il signifie qu'un amoureux ne surveille plus l'hygiène de ses repas. Il mange à des heures quelconques et n'importe quoi. A-t-il un rendez-vous à midi, il déjeune à deux heures; un rendez-vous à une heure, il déjeune à midi, hâtivement, goulûment. Puis, malgré les plus rigoureux principes, il court posséder sa maîtresse, en plein travail de la digestion.... S'il reçoit une mauvaise nouvelle de cette maîtresse, il n'a pas d'appétit; une bonne, il n'en a pas non plus.—Vous riez? Vous avez tort de nouveau.... Vous ne savez pas ce que c'est que l'estomac dans la vie. Avoir mal à l'estomac, voyez-vous, pour un homme, c'est comme pour une plante avoir mal à ses racines.... Je vous passe les considérations que je pourrais vous faire sur les rapports du système nerveux avec ce précieux organe, si précieux, si fragile, si négligé.... J'arrive à ma conclusion: presque toujours les chagrins du cœur s'accompagnent d'un état dyspeptique. L'amant est malheureux, et l'animal ne digère pas. L'un s'additionne à l'autre, et les deux misères s'aggravent.... Je conseillerais donc à mon sujet une première série de soins destinés à lui procurer la félicité physique et irrésistible, dont s'accompagne la bonne digestion.... Je sais, je sais.... Avec vos airs de mauvais sujet, vous êtes un chrétien, au fond, tout au fond, et ma théorie vous fait horreur.... Mais avez-vous assisté, à la campagne, aux déjeuners qui suivent les retours d'enterrement? On s'assied à table les yeux rouges, les lèvres tremblantes, l'âme navrée. On parle à peine. Le bruit des pelletées de terre sur le cercueil retentit encore dans toutes les oreilles, si bien que nos gens commencent par ne pas entendre le bruit des cuillers dans les assiettes.... Cependant le bœuf arrive, puis le poulet, puis les légumes, le tout arrosé d'un vieux vin de pays qui sent le raisin.... Petit à petit les voix se haussent, le feu de la vie revient aux yeux. Le sang empourpre les joues, et nos inconsolables ont un bon moment, le premier depuis la catastrophe.»

—«J'ai déjà mentionné le fait dans une de mes méditations,» interrompis-je avec un peu de vanité. «Pauvre nature humaine! Cela prouve que nous avons un corps et une âme, simplement, et que la chair est faible, très faible....»

—«Faiblesse ou force,» reprit le médecin, «pourquoi ne pas utiliser ce procédé de consolation? A un amant possédé du délire du regret, comme vous, par exemple, je dirais: Vous allez suivre un régime adapté à votre état actuel, du grand air, beaucoup de grand air, et de l'exercice, beaucoup d'exercice. Prendre et rendre, toute la vie est là, donc dépenser et acquérir; et je vous rédigerais un régime de table qui vous remette l'estomac au point. Plus de tabac, plus d'alcool, plus de vin rouge; du vin blanc léger, additionné d'eau de Vals, des viandes rôties et des légumes, à part égale; des heures régulières du déjeuner et du dîner, et, par-dessus tout, une stricte observance des prescriptions.... En quinze jours, je vous rends le sommeil, et, après chaque repas, au lieu de ces idées noires que le travail de la digestion laborieuse roule dans votre cerveau, et qui ne sont sans doute que les résidus toxiques d'une désassimilation incomplète,—je vous donne des idées légères, des idées roses, celles d'un cheval qui a bien mangé son avoine, d'un chien qui a bien lappé sa pâtée. Hé! hé! ce n'est pas à dédaigner, ce bonheur-là. C'est le plus sûr.... Seulement, comme vous n'êtes ni un cheval ni un chien, mais un animal raisonnable,—ou du moins qui raisonne,—je vous explique ma méthode, pour vous donner à vous-même, par-dessus le marché, le petit intérêt de suivre le progrès de votre guérison. Au lieu de penser à votre maîtresse uniquement, vous commencez de penser au remède que je vous prescris contre votre maîtresse.... Ce jour-là, vous êtes sauvé,—ou, sinon sauvé, du moins soulagé. Mais nous voici à la porte de la maison où je dois m'arrêter.... Attendez-moi dix minutes, voulez-vous?...»


Je restai non pas dix minutes, mais vingt-cinq, à cette porte, en train de réfléchir sur le paradoxal remède de mon docteur. Tant-mieux et sur cette métamorphose inattendue de l'antique rocher de Leucade en une ordonnance suivant la formule. Comme la manie des axiomes me tourmente un peu partout, j'essayai de résumer mon impression sur ce remède en noircissant, du bout de mon crayon de poche, la feuille de garde d'une brochure ramassée dans le tiroir de la voiture. Elle traitait de l'agoraphobie ou peur des espaces, de la claustrophobie ou peur de l'étroit, et de la télénophobie ou peur des épingles. Mon Dieu! Que la science moderne de l'esprit est donc singulière dans ses distinctions, et que l'esprit lui-même apparaît, quand on le regarde à la loupe, comme une machine délicate et facile à fausser! Mais je retranscris ici mes axiomes: