—«Il ne s'agit pas de ces fadaises,» dit Noirot; «avez-vous suivi là une clinique?»

—«Non,» répondis-je; «l'odeur m'a dégoûté dès la première salle. Vous savez que je n'ai jamais été très passionné pour ces spectacles, même quand je jouais au carabin par paradoxe, en votre compagnie, dans les salles de Bicêtre....»

—«Hé bien!» continua le docteur, «c'est ce dégoût que je demanderais à l'amant malheureux de surmonter, et je le forcerais d'assister dans cette Maternité à des séries d'opérations. Je le contraindrais de suivre les visites à l'hôpital de Lourcine, qui n'est pas loin. Enfin je le familiariserais avec le féminin dans ce qu'il a de plus endolori, de plus répugnant, direz-vous, et moi, je dis, de plus salutaire. Le fameux vers de Vigny:

...La femme, enfant malade....

que vous citez toujours, sans le comprendre, se traduirait alors pour cet amant malheureux en images précises. Quand il penserait que sa maîtresse l'a trahi, au lieu de voir dans le plus simple des faits la cruelle énigme, il y verrait un phénomène vulgaire, quelque chose d'aussi banal que la toux quand on a le rhume, ou que l'éternuement sous un courant d'air. C'est Adrien Sixte qui l'a dit, et ce n'est pas mal pour un benêt de philosophe: «L'amour, c'est l'obsession du sexe.» Et de cette obsession-là il faut se débarrasser comme de toutes les autres, par la vision bien nette de la misérable cause qui produit ce grand effet.... Bon, me voici encore obligé de vous quitter; j'en ai pour cinq minutes, cette fois.»


Il en passa plus de cinquante. L'endroit était mal choisi pour m'y faire stationner. C'était à deux pas de l'entrée du Vaudeville, rue de la Chaussée-d'Antin. Or, à ce théâtre du Vaudeville se rattache un de mes plus tristes souvenirs. J'ai vu ma maîtresse en sortir avec un de mes rivaux, après que je l'avais laissée, trois heures auparavant, assise au coin de son feu, me disant qu'elle se mourait d'une migraine. J'étais moi-même rentré chez moi, et, le souci de sa santé m'ayant empêché de travailler, j'avais quitté ma chambre et gagné à pied les bureaux d'un journal. Désireux de causer pour tromper ma mélancolie, j'y avais cueilli André Mareuil, et nous allions, devisant sur le boulevard, entre Tortoni et l'Opéra, indéfiniment. Et puis le mauvais destin veut qu'André s'arrête pour voir la sortie du théâtre. Et le reste!... Je me rappelais, dans la voiture de Noirot, cette scène de trahison. Mes sentiments d'alors me revenaient, après tant de jours, avec une extraordinaire précision. Cela me déchirait à nouveau tout le cœur, et je m'amusais à discuter mentalement avec le cynique docteur que je venais de quitter:

—«Non,» me disais-je, «j'ai beau m'imaginer qu'en me trompant Colette a obéi à des nécessités de pure, ou plutôt d'impure physiologie, cela ne peut pas me consoler, puisque c'est là ma peine: qu'avec ce joli visage, qui ressemble tant à mon rêve, elle soit soumise à cette perversion de son cœur par ses sens. Quand même je croirais que son mensonge n'a jamais été que de l'hystérie, et quand je posséderais la véritable théorie de ce mal mystérieux, l'arche sainte de la doctrine nouvelle, cette théorie m'empêcherait-elle d'éprouver que c'est là une grande misère: ne jamais, jamais pouvoir croire aux paroles de cette bouche que j'aime tant? Ah! ces bouches comme en peignait le divin Sandro, dont la ligne est un peu renflée et fine, sensuelle avec un rien d'amertume dans le pli qui touche à la joue, comment peuvent-elles tant mentir et rester si belles?...»

Pour chasser l'image de cette bouche trop chérie, je me remis à feuilleter la brochure sur l'agoraphobie, l'oïchophobie ou peur des maisons, sans doute, la topophobie ou peur des endroits, je suppose,—et, à la suite de mes réflexions de tout à l'heure, j'écrivis l'aphorisme suivant sous la rubrique:—Illogisme.

XCIII