Un savant me démontre, pour me consoler, les motifs physiologiques de l'inconstance d'une femme que j'aime. Il y a des gens aussi qui vous disent, quand vous pleurez un mort: «Vos larmes ne vous le rendront pas.» Hélas! c'est justement pour cela que vous le pleurez.


Le docteur reparut. Il avait la figure toute soucieuse:

—«Je vous ai fait attendre,» reprit-il; «je viens d'assister à une scène navrante. Un homme atteint d'un cancer et qui m'a supplié de lui avouer son état pour qu'il arrangeât ses affaires.... Il en a pour un mois.... Je le lui ai dit. Les raisons qu'il m'a données m'en faisaient un devoir. C'est le plus dur de notre métier, cela.... Il a pris son visage dans ses mains, et il a pleuré, sans parler, de grosses larmes qui tombaient sur le drap.... Puis il m'a dit: merci, et il m'a demandé que sa femme n'en sût rien.... Quand elle est rentrée, il causait avec moi en souriant.... C'est toujours beau, un caractère....»

—«Et cela ne vous fait pas croire à l'âme, à quelque chose d'indéfinissable, d'irréductible au scalpel, qui palpite à travers les défaillances des organes?...»

—«Pas le moins du monde,» dit-il en secouant la tête; «un sentiment ne doit jamais prévaloir contre une idée.... Mais dépêchons-nous, parce que j'ai un pauvre diable à visiter très loin.... Encore une histoire navrante....»

Il avait oublié notre discussion, et je n'eus pas le courage de la reprendre. Je l'écoutais me détailler une infortune affreuse, comme il n'y en a qu'à Paris. Je comprenais, sans qu'il me le dit, qu'il perdait une heure de son temps chaque jour, depuis des semaines, à soigner ainsi une pauvre famille.... Comment ce grand ouvrier des misères du corps aurait-il le loisir d'apprendre à connaître les misères de l'âme, et à quoi bon? C'est moi qui suis un égoïste et un insensé de venir ennuyer un homme comme celui-là, entre le chevet d'un cancéreux et le chevet d'un typhoïdique, en lui demandant un remède contre une maladie qui ne se touche pas au doigt, qui ne s'apprécie pas au thermomètre, qui ne se sonde pas, qui ne s'opère pas avec l'acier. Ah! que la religion était intelligente, qui bâtissait les cloîtres, précisément pour ces maladies-là! Mais, voilà! Port-Royal est devenu la Bourbe. La Bourbe a sa raison d'être. Port-Royal l'avait aussi. Aujourd'hui il n'y a plus que des Bourbes, et pas un seul Port-Royal. C'est une grande lacune dans l'assistance publique. Noirot ne s'en doutera jamais. Les choses sont mieux ainsi, car s'il s'en doutait, il y penserait trop, et s'il pensait trop, il agirait moins.


MÉDITATION XX

THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR