II
LE SYSTÈME DU PROFESSEUR SIXTE
J'ai pourtant essayé de suivre les deux conseils du docteur Noirot, en vertu de la sage maxime que ce même docteur applique aux eaux minérales: ««Je recommande toujours,» dit-il, «celles qui ne peuvent pas faire de mal.... Alors, si elles ne font pas de bien....» Et il hoche la tête. Je retournai dans une célèbre salle d'armes de la rive gauche, tenue par un ancien dragon de l'impératrice, espèce de géant maigre et roux, à profil de don Quichotte, qui venait chez moi autrefois et qui me divertissait par ses ingénieuses plaisanteries prononcées avec un accent méridional. «Il y a neuf parades, monsieur Larcher,» me disait-il. Et il m'expliquait la prime, la seconde, les autres jusqu'à l'octave: «Et la neuvième,» continuait-il en clignant l'œul gauche, «qui consiste à ficher le camp....» Il m'accueillit fort cordialement dans sa petite salle de la rue Jacob, puis, ayant visité mes fleurets délaissés depuis des années, il en conclut que je devais en acheter de nouveaux, un nouveau masque, une nouvelle veste, de nouvelles sandales, sans compter une paire d'épées d'occasion qu'il prenait la liberté de me recommander: «C'est pour rien,» me dit-il, «et nous les travaillerons ensemble, vous verrez....» Car il est de l'école de ceux qui méprisent l'escrime savante. Pour lui, la planche n'a de raison d'être que si elle vous prépare au terrain. Aussi la salle est-elle fréquentée uniquement par des utilitaires. Avec son jeu, sans élégance aucune, mais qui touche beaucoup, le père Lecontre (niez donc la prédestination des noms!) s'est fait une renommée de maître pratique aussi méritée que sa renommée de terrible carottier. Si j'avais été encore l'homme d'autrefois, le maniaque de caractères, capable de suivre un personnage de semaine en semaine, par curiosité, je me serais plu dans cette petite salle, véritable séminaire de spadassins, dont les habitués principaux sont: quatre députés véreux, deux journalistes diffamateurs, cinq maris de jeunes et jolies femmes, plusieurs amants professionnels. Hélas! Ma pauvre machine nerveuse ne me permet plus le violent exercice des muscles. Ils oublient cela, les médecins, quand ils vous conseillent la vie d'athlète, que cette vie suppose d'abord l'athlétisme, et cet athlétisme la santé. Après huit jours de plastronnage quotidien, je ne mangeais plus, je dormais moins que jamais. Je pensais à Colette davantage encore, et aux temps où j'étais du moins auprès d'elle à griser de caresses ma jalousie. Je me récitais des vers écrits à cette époque:
...Comme Samson sur les genoux de Dalila,
Je sens la trahison enveloppante et tendre
A chaque doux baiser sur ma tête descendre,
Et je dis: «Trahis-moi, mais donne-moi tes yeux,
«Donne-moi tes deux seins frais et délicieux,
Et ta Beauté troublante ou se dissout mon être....»
Ces séances d'escrime alternaient, toujours d'après les conseils de Noirot, avec des séances à l'hôpital, où je voyais des nudités féminines à dégoûter du vice un équipage de marins en bordée. Mais non, ces corps misérables et rongés des pires maladies de l'impureté, sur ces grabats d'agonie, dans ce décor de chirurgie et de pharmacie, me rendaient plus présente l'adorable ligne du corps de ma maîtresse, et le frissonnement parfumé autour d'elle des batistes transparentes et des souples dentelles, et sa chambre tendue de satin mauve, et nos enlacements dans les draps de soie molle, et je me rappelais d'autres vers, tels que ce fragment d'un sonnet perdu:
Ton adorable corps, dont le regret me ronge,
Tu t'en servis, ainsi que d'un sûr instrument,
Afin de régner mieux sur un trop faible amant
Toi qui savais l'extase où la Beauté me plonge....
Ah! qu'un physiologiste ne voie qu'un sexe dans chaque femme, toujours le même, et qu'il me dise que je suis un romantique d'y voir autre chose! Qu'est-ce que cela prouve? sinon qu'à lui aussi l'on peut jeter cette éloquente apostrophe qui commence une strophe d'un poème, lu je ne sais où:
Tu ne la connaît pas, la funeste Beauté....
Et toutes les laideurs du monde ne font qu'augmenter la nostalgie de cette Beauté quand on l'a possédée dans un cadre digne d'elle, et perdue,—perdue volontairement! Quelle sottise!