A la suite d'une de ces visites à l'hôpital, je me réveillai un matin d'un sommeil hanté de cauchemars. J'avais vu Colette morte, étendue sur la dalle de l'amphithéâtre, et un carabin me tendait un scalpel pour l'enfoncer dans cette gorge blanche, à demi voilée de ses fins cheveux blonds. Avec cela je ressentais dans toutes mes jointures la douloureuse lassitude du muscle trop travaillé. «Si cela continue,» me dis-je, «je deviendrai fou....» Et, réfléchissant à la méthode du docteur Noirot, dans cette paresse du lit où la pensée se dévide toute seule, comme la laine d'un rouet mis en branle par une main d'enfant, j'en aperçus avec une extrême netteté le vice initial, que je formulai ainsi:

XCIV

Un remède physique ne peut rien contre un mal moral, pour la même raison qu'une liasse de billets de banque ne peut rien contre une attaque de rhumatisme. L'âme seule agit sur l'âme.

Mais qui connaît aujourd'hui les choses de l'âme? Les psychologues, sans doute, puisque c'est leur métier. Si j'allais consulter le fameux Adrien Sixte; l'auteur de l'Anatomie de la Volonté et de la Théorie des Passions? Il m'a fait le grand honneur de citer une phrase d'une de mes pièces dans une note de son dernier ouvrage. Je ne l'en ai jamais remercié. Ce sera l'occasion, et aussi de le connaître. Je m'habille en me félicitant de cette résolution nouvelle.—On se raccrocherait à une touffe d'herbes, avec une folie d'espérance, lorsqu'on se noie, la lanterne au cou.—Je cherche l'adresse de Sixte dans le Tout-Paris. Elle n'y est pas. Dans le Bottin? Pas davantage. Je me souviens qu'en effet je n'ai jamais lu d'article personnel sur le célèbre analyste. N'habiterait-il pas ici? Je cours chez son éditeur. Après bien des pourparlers et en déclinant mon nom, j'arrive à savoir que le psychologue demeure rue Guy-de-La-Brosse, près du Jardin des Plantes, et le numéro. Me voici donc en fiacre, et roulant vers ce paisible fond du quartier Latin où j'ai vécu mes années de jeunesse. Je dis au cocher de prendre par le versant de la montagne Sainte-Geneviève qui regarde le Val-de-Grâce, afin de longer la sombre rue de la Vieille-Estrapade, où se trouve la pension Vanaboste. Je donnais des leçons dans cette «boîte», il y a tantôt quinze ans. Que de fois j'ai franchi le seuil de la porte peinte en vert pour aller empâter de latin et de grec les estomacs récalcitrants des retoqués de tous les baccalauréats, et j'étais si fervent alors, si passionné d'art!... Je composais des vers entre deux conférences,—à quatre francs l'une. Je griffonnais des pages de roman sur la table d'angle d'un petit estaminet, qui existe toujours, auprès de la pension, en attendant l'heure de mon cours. Mon rêve unique était de vivre de ma plume, afin d'écrire des chefs-d'œuvre,—comme Balzac. Mon temps à moi pour travailler, et je comptais remuer le monde! O chute éternelle de l'éternel Icare! Qu'en ai-je fait, de cette liberté conquise, de mon commencement de réputation, de mon temps pour travailler? Qui m'eût dit alors que j'en arriverais à regretter les froids matins de neige, où, levé à trois heures, ayant écrit jusqu'à sept, sous l'influence d'un café plus noir que mon encre, je courais chez le Vanaboste vers les sept et demie, déjeunant en route d'un croissant et d'un verre de vin pris sur un comptoir, comme un ouvrier? «Ah! pauvre, pauvre, qu'as-tu fait de ton Idéal?» me disent les pavés sur lesquels mon fiacre tressaute et que je foulais jadis d'un pied si fier.—Allons, allons, n'y pensons pas!... D'autant que la pente de la montagne Sainte-Geneviève est dépassée. La voiture a descendu la rampe de la rue Lacépède, elle tourne par la rue Linné et s'arrête devant la maison du Maître:

—«Monsieur Sixte, s'il vous plaît?...» demandai-je à un vieux portier qui travaillait à un ressemelage de bottes, et j'aperçus avec étonnement qu'un coq au plumage lustré sautelait dans la loge sur le marbre d'une commode en acajou, à côté du concierge-cordonnier. C'était la toute petite loge d'une antique maison, avec des gravures familiales, rappelant des premières communions, et une image coloriée de Napoléon III à cheval, pendues sur le mur.

—«Au quatrième, la porte à droite,» glapit le vieillard, qui, jaloux sans doute de montrer au visiteur les talents de son coq, s'écrie avec une feinte colère:—«Ferdinand, veux-tu descendre, grand abateleux....»

Ferdinand—c'était, paraît-il, le nom de ce coq familier—descendit en voletant. Et moi, je gravissais l'escalier, ravi de cette entrée dans la maison de l'illustre psychologue. «C'est là évidemment un sage,» me disais-je, «un Spinoza moderne qui mène la vie que j'ai rêvé de mener autrefois.» Ce fut donc avec un mélange de vénération et de curiosité que je sonnai à la porte indiquée. Cette curiosité se changea en stupeur quand je constatai, au bruit du battant tiré, qu'une chaîne de sûreté le retenait à l'intérieur. Dans l'entre-bâillement, je via apparaître une figure de grenadier, la dure face moustachue d'une servante aux yeux perçants qui me demanda rudement ce que je voulais. Je lui nommai M. Sixte, et je lui tendis ma carte, qu'elle prit en bougonnant: «J'vas voir s'il est là ...» mais sans me faire entrer. Elle revint après deux minutes, puis, décadenassant sa chaîne, et devenue un peu moins rogue:

—«J'vas vous dire, monsieur, c'est que nous avons été volés une fois, par un quelqu'un qui avait demandé pour écrire un mot à Monsieur, et un quelqu'un nippé comme vous.... Alors, vous comprenez....»

Et elle m'introduisit dans un cabinet tapissé de livres, où se tenait assis à une méchante table un bonhomme en cheveux blancs, le chef coiffé d'une calotte noire, le torse pris dans une redingote râpée, les bras protégés par des manches de lustrine. Les lunettes noires de ce personnage, sa face hâve, son air minable, lui donnaient un chétif aspect de pauvre employé qui m'étonna un peu. Je distinguai bien de son côté une certaine surprise à rencontrer l'écrivain d'analyse qu'il avait cité dans ses graves livres, si jeunet encore et vêtu d'un costume de gommeux. J'avais à la main, je m'en aperçus alors, une mince badine que Colette m'avait donnée pour ma fête, et qui se terminait, faut-il l'avouer? par un petit ivoire japonais représentant un singe en train de se gratter. Nous faisions, le Maître et moi, un contraste éminemment philosophique. Il était, lui, le Faust d'avant la Tentation et sans Marguerite, et moi, le Faust d'après toutes les marguerites,—un Faust, hélas! aussi effeuillé qu'elles. Derrière la fenêtre s'approfondissait un horizon d'arbres nus, avec la masse noire du cèdre du Jardin des Plantes. Le feu mourait dans la cheminée. Et nous échangions des compliments embarrassés. J'en vins au fait, et j'expliquai au professeur Sixte—comme l'appellent les revues allemandes: Herr Professor—que j'écrivais, moi aussi, un livre sur l'amour, mais sous forme humoristique, et que j'en étais à l'article des remèdes:

—«En connaissez-vous?» lui demandai-je.