Le philosophe releva ses lunettes fumées sur son front, s'enfonça dans son fauteuil, prit son coude droit dans sa main gauche, son menton dans sa main droite, et me répondit:
—«Mais, comment? Comment?... C'est là un problème psychologique des plus faciles à résoudre, pourvu qu'il soit nettement posé.... Qu'est-ce que l'amour? N'entrons pas dans son essence. Entre parenthèses, n'entrons jamais dans les essences, puisqu'il n'y en a pas.... L'amour, c'est, au point de vue purement phénoménal, l'absorption de toutes les forces de l'âme autour de l'idée d'un objet aimé. Admettez-vous cette définition?»
«Je n'y vois pas d'inconvénients,» lui répondis-je, un peu interloqué par son assurance et un peu confus aussi de penser que la définition d'où je suis parti moi-même ressemble fort à celle-là et veut à peu près dire comme elle: qu'est-ce que l'amour? C'est l'amour.
—«Précisons,» continua-t-il. «J'appelle grand A cet objet aimé, et les diverses forces de l'âme absorbées par grand A, je les appelle a' b' c' d', etc. (a prime, c prime....)»
—«Seigneur Dieu!» soupirai-je intérieurement, «serait-ce là cette psychologie moderne dont j'ai eu la religion? Consisterait-elle à appeler Colette grand A, et nos sentiments a', b', c', d'?... Ce serait fortement comique.... Mais oui! Déprime!» dis-je tout haut, sans que le digne philosophe s'aperçût de mon infâme jeu de mots.
—«Cela posé,» continua-t-il, «vous admettez bien que grand A n'existe point en soi?»
—«Comment,» interrompis-je, «la femme que j'aime n'existe pas en soi?...»
—«Indiscutablement non,» dit le philosophe, «je veux dire que ce que vous aimez en elle, c'est une image que vous vous faites d'elle, image créée, développée et nourrie par les puissances de votre âme que j'ai appelées a', b', c', d'....»
—«Si vous voulez dire que je l'aime parce que je l'aime....»