—«Justement,» reprit le philosophe, «allez au fond de tout et vous trouverez une tautologie. Le problème de la guérison de l'amour consiste donc à détourner sur d'autres objets quelconques ces puissances a', b', c', d'.... Est-ce clair?» insista-t-il; et avec un air de triomphe: «La psychologie, voyez-vous, ne sera constituée à l'état de science exacte que si l'on s'habitue à parler de l'âme humaine comme on parle des triangles et des carrés, ou plutôt des roues et des cylindres.... Au fond, qu'est-ce que c'est qu'une âme? Une horloge qui sonne des idées et des sentiments.»

—«Et qui peut faire aller ses aiguilles comme elle veut....» dis-je.

—«Elle se l'imagine,» répliqua le savant en haussant les épaules. «Mais reprenons notre raisonnement. Posons donc l'équation suivante: grand A=a'+b'+c'+d'.... Cela signifie que la force que vous concentrez sur l'objet aimé doit et peut se décomposer en une série de forces moindres. Ce n'est qu'une addition, et ce même problème de la guérison de l'amour se ramène à cet autre: détacher successivement a', b ', c', d', jusqu'à ce que nous ayons grand A=o

—«Les choses du cœur sont pourtant plus complexes que cela....» insinuai-je.

—«Traduisons simplement les formules. Vous allez comprendre,» dit le philosophe; et il eut un: «C'est ici que je vous attendais,» d'une audace égale à celle de l'Empereur, montrant un point de la carte à Duroc et disant des ennemis: «Et ici je les battrai....» «Je vous résume le chapitre sur l'Amour dans ma THÉORIE DES PASSIONS. Je le crois complet. Le premier élément que nous rencontrons dans l'Amour, soit a', c'est la sensualité. Le second, b', c'est l'amour-propre du mâle, qui veut dominer la femelle, la posséder moralement autant que physiquement, d'où cette forme de duel que revêt aussitôt l'amour. Le troisième, c', c'est l'instinct de destruction développé dans toutes les créatures en même temps que l'instinct du sexe et qui pousse certains animaux à tuer l'objet de leur jouissance aussitôt après cette jouissance. L'araignée femelle, par exemple, dévore son mâle, à peine fécondée. Quant à d', ce sera ce besoin d'anxiété, cet appétit d'émotion qui produit l'inquiétude des amoureux déjà signalée par Lucrèce dans son admirable quatrième livre; e'....»

—«Je comprends,» dis-je en l'interrompant, «et arrêtons-nous à ces quatre points.—C'est dommage,» pensai-je, «qu'il lui faille tant de détours pour arriver à dire ce qu'il veut dire. Car il y voit juste. Mais ne pouvait-il énoncer simplement cette vérité que l'amour est d'ordinaire sensuel et orgueilleux, cruel et inquiet?»—Et le moqueur que je porte au fond de mon esprit et qui s'est si souvent raillé de mes propres idées faillit ajouter: «Mais, s'il énonçait une vérité simple simplement, serait-ce encore de la psychologie?...»

—«Cherchons donc,» reprit Adrien Sixte, «le moyen de détacher d'abord a' de notre polynome. Il s'agit, ce qui est tout simple, d'appliquer la sensualité à un autre objet que grand A.... J'ouvre Lucrèce et j'y lis: «Celui qui évite l'amour ne manque pas pour cela des joies de Vénus.... Nec Veneris fructu caret is qui vitat amorem....»

—«Ce qui veut dire que vous conseillerez à un amant malheureux de prendre d'autres maîtresses?...»

—«Sans les aimer,» insista le philosophe, «sans les aimer. Tout est là. Si vous pouvez parvenir à associer l'image de la volupté à des femmes différentes de celle qui fait en vous idée fixe, il est évident que vous serez plus fort pour lutter contre votre passion.»

—«Mais voilà,» dis-je, «c'est précisément en cela que consiste l'amour, à ne pouvoir éprouver avec aucune autre femme les sensations que vous donne votre maîtresse.»