Ce cabinet de toilette de Casal était fameux parmi les viveurs, à cause de ce que le jeune homme appelait plaisamment ses deux bibliothèques, quoiqu'il en eût ailleurs une véritable et garnie des livres les mieux choisis. Celles du cabinet de toilette consistaient en deux vitrines: une première avec une rangée admirable de fusils anglais à tout usage, et une seconde ou se trouvait renfermée la plus étonnante collection de bottes, bottines et souliers:—quatre-vingt-douze paires,—et pour les circonstances les plus variées de l'existence de sport, depuis la chasse à courre jusqu'à la pêche au saumon, sans parler des tenues du polo et de l'ascensionnisme. Il n'était pas rare que de jeunes snobs vinssent, dès cette heure-là, pour assister à la toilette de ce maître en haute vie et s'ébahir devant cet étrange musée. Mais au matin qui suivit le dîner chez Mme de Tillières, il resta, sans autre compagnie que son valet de chambre, à se regarder beaucoup dans la glace de l'immense armoire à trois pans qui renfermait ses innombrables costumes et achevait de meubler la pièce. Malgré les raffinements d'installation qui faisaient de ce coin de sa demeure la garçonnière typique d'un Parisien élégant en l'an de grâce 1881, anglomane et athlétique, Raymond n'était pas un fat. S'il avait mis dans sa première jeunesse son amour-propre à ces puérilités d'un luxe minutieux, il n'y pensait plus depuis des années, au rebours de presque tous ses confrères dans le métier d'homme à la mode; et, s'il se regardait ce matin-là dans la glace, une fois habillé, c'était par ressouvenir de son projet de la veille. Il était bien plus près de quarante ans que de trente. À cet âge, on a déjà cette première petite surveillance de soi qui, dix ans plus tard, se tournera en défiance, et, vingt ans plus tard, si on ne désarme pas, en artifice. Il faut croire qu'il se trouva encore capable de plaire et il faut croire aussi que sa résolution de faire une visite dès ce jour-là à Mme de Tillières ne s'était pas en allée avec le sommeil, car, avant de monter à cheval, il griffonna un billet à l'adresse de Mme Christine Anroux, 83, avenue de l'Alma, où il se dégageait du déjeuner, et c'est en chantonnant entre ses dents un air en vogue à cette date: «Elle est tellement innocente…» qu'il commença de se diriger vers le Bois, monté sur un alezan joliment découplé, mais pas très vite, Boscard.—Ce terme d'argot dont le monde actuel désigne les parasites professionnels lui servait de malicieuse épigramme contre le camarade qui lui avait vendu ce cheval, un certain vicomte de Saveuse, très bien né, mais de procédés plus qu'indélicats, qui avait trouvé le moyen de lui faire payer cet animal deux fois sa valeur. Saveuse,—alias «la Statue du Quémandeur,»—avait en outre la fâcheuse habitude d'emprunter à ses voisins de jeu des plaques de vingt-cinq louis jamais rendues. Et Casal se vengeait de ces supercheries répétées et aussi du petit crève-cœur d'avoir été dupé dans ce marché par ce surnom donné à la pauvre bête, qui n'en pouvait mais.


Boscard avait pris le trot à l'entrée du Bois, dont les massifs comme saupoudrés d'une verdure blonde étaient adorables à voir par cette matinée de premier printemps. Si cette bête n'avait pas beaucoup de fond, elle était d'allure très douce, et le fait que Casal l'eût commandée ce matin prouvait chez lui une disposition rêveuse. Quand le hasard,—ou ce que nous appelons ainsi par ignorance des puissances cachées qui dominent toute existence,—se mêle de rapprocher deux personnes, il multiplie les circonstances, de manière à justifier la crédulité des pressentiments. Mais la logique suffit, au moins en apparence, pour expliquer tous les faits. S'il était naturel qu'un jour ou l'autre Casal fût présenté à Mme de Tillières, il ne l'était par moins qu'il rencontrât au Bois à cette heure-là, non seulement Candale avec lequel il avait pris rendez-vous, mais encore Mosé, Prosny et Mme d'Arcole,—et pas moins encore que ces personnes eussent remarqué la veille les distractions de la marquise après le départ hâtif du jeune homme, et l'en plaisantassent gaîment. À chaque instant, des hommes et des femmes du monde jettent des taquineries semblables sans y attacher d'autre importance, et Casal savait de reste ce que valent les petits propos de ce genre, simples prétextes à causer. Dans le cas particulier, ces mêmes propos venaient appuyer trop fortement son observation de la veille pour qu'il négligeât d'y prendre garde. Ce fut d'abord Prosny galopant dans une allée transversale et qui, sans arrêter son superbe cheval noir, lui cria:

—«Pas contente, la petite dame, hier, après ton départ, pas contente…»

Puis au détour du chemin, ce fut Mosé qui arrêta le cavalier d'un salut un peu appuyé. Il était à pied, suivant son habitude, luttant contre un précoce diabète et pratiquant l'hygiène de la marche avec cette énergie dans la tenue de la volonté qui demeure le trait le plus caractérisé des Juifs comme des Yankees. Ces deux espèces humaines, les plus entêtées du monde et aussi les moins bien connues à cause de leur récente arrivée à la fortune, ont pour trait commun cette volonté qui va du petit au grand et qu'aucune défaite ne lasse. Il n'est pas rare de voir un Sémite et un Américain se fabriquer, à cinquante ans, toute une destinée nouvelle et jusqu'à des goûts inédits, à coups de parti-pris personnels, systématiquement et continûment appliqués. L'Israélite, lui, possède par surcroît ce don spécial de ne jamais manquer au soin du détail, si léger soit-il. C'est ainsi que Mosé, jadis brouillé puis réconcilié avec le beau Casal, s'empressa de saisir cette occasion de lui rendre le léger service d'un avis peut-être agréable:

—«Comme vous nous avez quittés vite hier au soir,» lui dit-il.

—«J'avais un ami qui m'attendait au cercle,» répondit Casal. La pénétration des yeux fins de Mosé venait de l'inquiéter, déjà, et de le déterminer à ce mensonge.

—«Et vous nous avez emporté toute l'attention de ces dames,» continua l'autre. «Mme de Candale et sa sœur se sont mises à bavarder dans un coin, et, quant à Mme de Tillières, vous parti, plus personne.»

Un quart d'heure plus tard, et comme Casal méditait sur ce renseignement, il croisa Mme d'Arcole en train de conduire elle-même ses deux ponnettes blanches. Du bout du fouet elle lui fait signe d'arrêter, et quand il est auprès de la voiture:

—«Comment la trouvez-vous, la petite amie de ma sœur? Idéalement jolie, n'est-ce pas?… Et vous l'avez lâchée pour aller Dieu sait où… Maladroit!»