Elle eut, en redonnant du pull up à son coquet attelage qui partit vite, un sourire de la bouche et des yeux qui, traduit en clair langage, signifiait: «Si vous n'êtes pas un imbécile, mon petit Casal, vous ferez la cour à votre voisine d'hier au soir, et vous réussirez.» Ce n'était pas un conseil très digne d'une honnête femme, sœur elle-même d'une très honnête femme. Mais, d'instinct, la duchesse n'aimait pas beaucoup Juliette qu'elle trouvait toujours entre elle et sa sœur,—précisément parce qu'elle adorait cette sœur unique,—et elle n'eût certes pas été fâchée de pouvoir dire à Gabrielle: «Hé bien! ton irréprochable amie, la voilà qui flirte avec Casal.» Et pour achever de montrer à ce dernier que son flair de libertin ne l'avait pas trompé, le gros Candale lui disait, quand, s'étant enfin rencontrés, ils chevauchèrent côte à côte, avec son rire lourd où se trahit son fond d'origine allemande,—un Candale s'est marié dans le Wurtemberg, lors de l'émigration:

—«Ma foi! ça n'a pas mal marché hier, mieux que je ne pensais. Elle est un peu prude, cette petite veuve… Mme Bernard prétend que feu Tillières s'est fait tuer par ennui de l'avoir épousée… J'avais peur de toi… Mais tu as été parfait… Et elle a eu un petit air vexé que tu aies filé… Non. C'était à payer sa place…»

—«Et qui est-ce?» interrogea Raymond.

—«Comment, qui est-ce? Mais c'est la veuve de Tillières, l'aide de camp du général Douay!»

—«Je ne te demande pas cela. Qui est-ce comme caractère?»

—«Ah! tout ce qu'il y a de plus pot-au-feu, de plus gnan-gnan… Ça vit avec une vieille maman dans une maison triste comme un tombeau. Enfin, c'est le genre de ma femme, juge un peu.»

Tout l'esprit de Candale consistait à diriger ainsi de misérables épigrammes contre cette créature exquise à laquelle il ne pardonnait ni les bienfaits qu'il en recevait: cette fortune abandonnée à toutes ses fantaisies,—ni l'outrage de la trahison qu'il lui infligeait: cette maîtresse reprise aussitôt après le mariage et scandaleusement affichée. Il ajouta, après avoir joui de son mot:

—«Elle te plaît donc beaucoup? Voudrais-tu l'épouser, par hasard?…»

C'en fut assez pour que Casal s'abstînt de lui poser la question qu'il avait déjà aux lèvres sur l'adresse de la jeune femme. «Il ne manquerait pas d'aller bavarder auprès de sa Mme Bernard,» songea-t-il. «D'ailleurs, je trouverai cette adresse dans le premier annuaire.» Il se sentait déjà saisi d'une telle impatience qu'il abrégea sa promenade, en proie à une petite excitation d'attente très rare chez lui. Quand il rentra, son premier soin fut d'ouvrir un de ces prétendus livres d'or où, moyennant le prix de l'abonnement, les plus vaniteux des bourgeois se font enregistrer, entre des grands seigneurs ou des millionnaires, avec leur rue et leur numéro, comme membres authentiques du high life. Le nom de Mme de Tillières ne figurait pas dans ce répertoire.

—«Je ne peux cependant questionner aucune des personnes qui étaient hier à ce dîner,» se dit Casal, «leur attention est déjà si éveillée!…»