C'est dans ces minutes-là qu'une femme est vraiment femme, féline et charmante de grâce adroite, à ce moment précis où elle découvre, dans le tête-à-tête, l'intérêt que vous inspire une autre femme. Elle a aussitôt un premier mouvement de curiosité qui lui fait tendre un peu sa gracieuse tête, ramasser toute son attention dans ses yeux futés. Si elle écrit, elle pose sa plume. Si elle n'écrit pas, qu'elle soit près du bureau, elle la prend, ou bien un ouvrage, un livre. Si c'est une étrangère et qui fume, elle allume une cigarette, afin de n'avoir pas l'air de cette curiosité. Puis elle jette une phrase,—une toute petite et légère phrase. C'est alors que les perfides excellent à vous empoisonner, du coup et à l'avance, l'avenir entier de votre passion par quelqu'une de ces insinuations où le classique «on dit tant de choses» sert de véhicule aux plus atroces médisances. Elles vous nomment, là, très tranquillement, et d'une bouche qui darde la calomnie dans un sourire, le Monsieur qui a été ou qui passe pour avoir été du dernier bien avec la dame de vos pensées. Et puis elles ont un: «Comment, vous ne saviez pas ça?…» et un: «Vous voyez, vous pouvez aller de l'avant…» qui leur seront certes comptés dans l'autre monde, s'il y a une place dans le purgatoire pour les félonies de salon. Au contraire, celles qui sont bonnes, mais qui flairent une histoire d'amour avec l'avidité d'une chatte introduite dans une chambre où il y a une jatte de lait, déploient leur plus caressante diplomatie à vous engager sur le chemin des confidences. Vous n'en êtes qu'à la période des soupirs. Vous avez donc le droit de raconter un secret qui n'est encore que le vôtre, quitte à le regretter plus tard. Parmi ces ruses pour vous ouvrir le cœur, la plus banale, mais aussi la plus habile, consiste à vous dire simplement ce que vous auriez vous-même envie de dire, à vous parler tout haut votre pensée. C'est la plus sûre manière pour ces charmantes curieuses de savoir si elles ont deviné juste. Il faut ajouter que la plupart du temps nous leur rendons cette petite inquisition facile. C'est ainsi que, relevant au passage le nom de celle qui le préoccupait, Casal commença.
—«A propos de Mme de Tillières, comment va-t-elle? Est-ce que vous l'avez revue depuis avant-hier?»
—«Non,» dit la comtesse; «je ne vous demande pas: et vous?… Sauvage comme je vous connais, je parierais que vous ne lui avez seulement pas mis de carte.»
—«Ne pariez pas,» reprit Raymond en riant, «vous perdriez. J'ai fait mieux que de lui porter une carte. Je me suis permis de lui faire une visite en règle.»
—«Alors c'est une série,» dit-elle; «hé bien! pour une fois vous avez eu raison. Elle est délicieuse, mon amie, et spirituelle comme si elle n'était pas jolie, et distinguée, et fine… Seulement, vous savez, c'est une honnête femme. Cela vous changerait un peu d'en avoir quelques-unes et de bien vous convaincre que l'espèce existe… Et de quoi avez-vous causé tous les deux?»
—«Mais de rien,» répliqua Casal. «Je ne demanderais pas mieux que de me laisser convaincre. Par malheur, les honnêtes femmes sont plus entourées que les autres. Je vous rencontre seule, vous, madame, c'est pour une fois… Je n'ai pas eu cette chance-là avec Mme de Tillières. J'arrive chez elle, qui trouvé-je là?…»
Il s'arrêta sur ce point d'interrogation. Avec une tout autre personne que Gabrielle, il eût calculé assez juste en supposant que la réponse lui dirait l'amant de Juliette,—s'il y en avait un. Mais y en avait-il un? Il tournait et retournait ce problème depuis la veille, et il aurait passé quelques secondes d'une véritable souffrance si la comtesse lui avait répondu un nom d'homme accompagné d'un «naturellement.» Mais ces petites trahisons, la menue monnaie de l'amitié féminine, n'étaient pas dans le caractère de Mme de Candale, qui se contenta de hocher la tête en signe d'ignorance.
—«D'Avançon,» reprit Casal, obligé de faire la réponse après avoir fait la question. «Vous avouerez que, pour une première visite, ce n'est pas tentant. Avec cela que le bonhomme m'a gratifié d'un joli paquet de choses désagréables, et j'étais là!… Vous devinez l'abattage que j'ai dû subir, le dos tourné. Mme de Tillières ne va plus vouloir me reconnaître…»
—«Qu'est-ce que cela peut bien vous faire?» insinua malicieusement la comtesse.