—«Comment,» dit-il, «ce que cela peut me faire? Croyez-vous que ce soit très agréable de passer pour une espèce de brute, bonne tout au plus à faire la conversation avec des jockeys, des croupiers et des cocottes? Ma parole d'honneur, c'est à peu près en ces termes que ce vieux galantin m'a présenté…»
—«Et qu'avez-vous répondu?»
—«Je ne pouvais pas me fâcher, n'est-il pas vrai, pour ma première visite, avec un ami intime de la maison; mais voulez-vous être bonne pour moi?»
—«Je vous vois venir,» reprit la comtesse en riant de nouveau, «il faudrait dire à Juliette que vous valez un peu mieux que cela… C'est votre faute, aussi. Pourquoi ne vous voit-on jamais, sinon par hasard, en passant? Et pourquoi vivez-vous vingt-trois heures sur vingt-quatre avec une bande de joueurs, de viveurs et de demoiselles qui vous affichent, vous démoralisent et vous ruinent?… Vous me direz,» ajouta-t-elle, «que ce n'est pas mon affaire.»
—«Ah! madame,» répondit Casal en lui prenant la main et la lui baisant, d'un geste à la fois respectueux et familier qui toucha la jeune femme, «s'il y avait beaucoup de personnes dans la société qui vous ressemblassent…»
—«Allons, allons,» fit-elle en le menaçant du doigt, «vous ne me flattez pas pour rien. Vous voulez que je vous donne l'occasion de vous justifier un peu, auprès de ma jolie amie, des médisances de d'Avançon? Alors, venez me faire une petite visite dans ma baignoire à l'Opéra demain vendredi…»
—«Mon Dieu!» se dit-elle lorsque Casal fut parti, «pourvu que Juliette ne m'en veuille pas de cette invitation?… Que je suis sotte! Elle était toute contrariée, l'autre soir, quand il a disparu après le dîner. Elle sera ravie de le revoir. Et quand elle flirterait un peu en dehors de son politicien, où serait le mal? Au moins celui-ci peut l'épouser… L'épouser, lui, Casal? Quelle folie!… Et pourquoi pas? Il est riche, bien apparenté et si jeune!… Oui, si jeune de cœur, malgré sa vie et sa réputation. Était-il gentil, tout à l'heure, en me parlant d'elle, et presque timide? Qu'est-ce qui lui a manqué, à ce garçon-là? Une bonne influence… Mais que dira Poyanne quand il saura ces deux rencontres, coup sur coup? Il dira ce qu'il voudra. Voilà qui m'est bien égal…»
Malgré ces raisonnements, et quoique cette hypothèse d'un mariage, après tout possible, entre la jeune veuve et Raymond continuât de flotter dans sa pensée, la comtesse n'était pas absolument rassurée lorsqu'elle dit à son amie, le vendredi soir, dans le coupé qui les emportait vers l'Opéra:
—«A propos, j'oubliais… J'ai invité Casal dans ma loge. Cela ne t'ennuie pas.»