—«Moi,» répondit Mme de Tillières, «pourquoi?»
Elle avait lancé ce simple «pourquoi?» d'un ton un peu tremblé qui ne pouvait pas échapper à une personne aussi fine, aussi habituée aux inflexions de sa voix que Mme de Candale. Cette dernière attendit un mot sur la visite de Casal rue Matignon, et ce mot ne fut pas prononcé. Ce léger trouble d'accent et ce silence révélaient tout autre chose que de l'indifférence à l'égard de cet homme que Juliette n'avait encore vu que deux fois. Depuis cette visite elle avait en effet pensé à lui constamment, mais, avec une loyauté profonde, elle s'était efforcée d'opposer l'image de Poyanne à celle du tentateur: «Comme c'est heureux,» avait-elle songé, «que je l'aie mal reçu. Il ne reviendra plus. J'aurais été si ennuyée de devoir parler de lui à Henry dans mes lettres. Il est si dur pour ce pauvre garçon! Et d'Avançon pire…» Elle se rappelait la sortie de l'ex-diplomate. «Je ne peux pas croire qu'ils aient raison…» Comme à la plupart des femmes qui n'ont aucune notion précise du décor du vice, cette formule:—un viveur—ne lui représentait rien que de vague, d'abstrait, d'indéterminé. Cela signifiait une destruction coupable de soi-même, un égarement presque douloureux par les remords qui le suivent. Un attrait complexe de curiosité, d'effroi et de pitié émane pour le doux esprit féminin de ces profondeurs obscures du péché de l'homme: «Non, Gabrielle y voit plus juste. Il a dû être mal entouré, mal aimé. Quel dommage!… Mais qu'y faire? Oui, c'est heureux que je ne le revoie plus. Avec ses habitudes, il aurait essayé de me faire la cour. Déjà cette visite, dès le lendemain de ce dîner, sans que je l'en eusse prié, n'était pas bien correcte. Il faut lui rendre la justice qu'il a été parfait de tact, et vraiment d'Avançon a été inqualifiable. Oui, mais s'il m'avait trouvée seule, que m'aurait-il dit?…» Un petit frisson de crainte la saisissait à cette idée. «A quoi pensé-je là? C'est fini. Il ne reviendra plus…» Et voilà que son imprudente amie la remettait tout d'un coup en face du jeune homme!…
—«Mais,» demanda-t-elle assez brusquement, «je croyais que tu ne voyais guère M. Casal en dehors de tes grands dîners de chasse?»
—«C'est vrai,» répondit Mme de Candale, «pourtant il est venu me rendre visite hier, et il avait l'air si malheureux…»
—«De quoi?» fit Juliette.
—«Mais n'est-il pas allé te voir aussi?» interrogea Gabrielle, «et n'a-t-il pas rencontré chez toi d'Avançon?»
—«Je ne comprends pas le rapport,» dit Mme de Tillières, un peu confuse de voir que l'autre savait la visite de Casal.
—«C'est bien simple,» reprit la comtesse. «Il paraît que d'Avançon a été atroce pour lui…»
—«Tu connais le pauvre homme,» répliqua Juliette en affectant de rire, «il est jaloux, c'est de tous les âges et surtout du sien, et les nouveaux visages lui déplaisent.»
—«Enfin Casal est parti, persuadé que tu avais de lui une affreuse opinion, et il est venu me le raconter… Tu lui fais peur, c'est positif… Si tu l'avais vu, et comme tout en lui me disait:—Défendez-moi auprès de votre amie,—va, tu aurais été touchée comme moi… Et je l'ai invité pour qu'il se défende lui-même, par sa seule manière d'être… Que veux-tu? Je m'intéresse à lui, comme je te disais l'autre jour. J'ai idée que c'est dommage de laisser un garçon de cette valeur tomber de plus en plus dans des sociétés indignes de lui. Et puisqu'il paraît tenir à notre opinion, pourquoi le décourager de vivre dans le vrai monde? Ce n'est pas ton avis?…»