—«Il m'a semblé que cela ne vous plaisait pas de me voir chez vous. Et c'est vrai, vous ne m'aviez pas dit de venir.»
—«Mais,» fit-elle toute troublée de ce coup droit qu'elle ne pouvait guère parer, «c'est vous qui ne vous y plairiez pas. Je vis dans mon coin, si retirée de tout ce qui vous intéresse…»
—«Vous voyez,» reprit-il, «vous avez écouté le réquisitoire de d'Avançon, malgré votre migraine. Hé bien! je voudrais tenir de vous-même l'autorisation d'aller quelquefois rue Matignon, quand ce ne serait que pour vous faire un peu revenir sur ce réquisitoire. Ce ne serait que justice, avouez-le.»
Il était si beau à cette minute, de ses yeux clairs émanait une telle douceur, tout cet entretien avait été si rapidement poussé que Juliette répondit comme malgré elle:
—«Je vous verrai toujours avec beaucoup de plaisir.»
C'était la phrase la plus banale. Mais dite ainsi, en réponse à cette demande et après que Mme de Tillières s'était promis d'être si discrète, cette petite phrase équivalait à une première faiblesse. Le «merci» presque ému de Casal lui fit trop comprendre que le jeune homme l'interprétait ainsi. Elle eut alors la force de se lever et d'aller à son tour dans le fond de la loge rejoindre Gabrielle et Mosé.—Il était trop tard.
VI
LA PENTE INSENSIBLE
Lorsque Juliette fut rentrée du théâtre et que, coiffée pour la nuit, elle eut renvoyé sa femme de chambre, elle s'assit à sa table, afin d'écrire à Poyanne le compte rendu de sa journée. Cette mignonne table, où la multiplicité des petits objets trahissait une gentille minutie d'esprit, faisait un coin dans son appartement, encore plus à elle que le bureau du paisible salon Louis XVI. Les portraits de sa mère, ceux de son père, de son mari et d'autres chers morts, ceux de ses amis préférés, étaient appendus à portée de la main et du regard sur le pan de mur tendu de soie, contre lequel s'appuyait cette table, témoin de ses meilleures minutes. Au-dessus des cadres en cuir, en vieille étoffe, en argent ciselé, une bibliothèque-étagère contenait les volumes qu'elle lisait le plus volontiers: une Imitation, des poètes intimes, quelques romans d'analyse tendre et surtout des moralistes, ceux qui unissent, comme Joubert, comme le prince de Ligne, comme Vauvenargues, la finesse aiguë de l'observation à toutes les délicatesses de la bonté. La lampe voilée de dentelle éclairait cet univers familier de sa lueur adoucie, et le virginal lit de bois de rose à colonnettes tournées avec les cinq ou six petits oreillers préparés pour dormir, et la cheminée où brûlait une flamme souple. Le battement régulier de la pendule emplissait seul de son bruit cette chambre close dont les deux fenêtres donnaient sur le jardin. Que ces heures de solitude étaient chères à Juliette, qui aimait à s'attarder sur une lecture et surtout à écrire! Elle avait ce joli goût de la correspondance qui s'en va de nos mœurs hâtives, et c'était sans cesse entre ses amis et elle un continuel échange de billets à propos d'une phrase mal comprise dans la causerie du jour, sur un livre prêté ou à lire, sur un souci de santé ou simplement une commission à faire. Ces mille riens servent aux femmes de prétexte pour broder les plus gracieuses fleurs de fantaisie sur l'étoffe si monotonement grise de la vie mondaine. Avec l'ami des amis, avec l'époux secret de son choix, et quand les exigences de la politique le tenaient loin de Paris, qu'elle avait souvent causé ainsi par de longues, d'interminables lettres, laissant sa plume courir rapide sur le papier mince, bleuté vaguement, et sa pensée suivre cet homme dont alors les ambitions la passionnaient, et qu'elle admirait, en le conseillant avec ce tact effacé, caresse unique pour l'amour-propre d'un mari ou d'un amant!… Mais ce soir-là et au sortir de cette représentation de Hamlet, elle resta longtemps, la tête dans sa main, avant de pouvoir tracer seulement une ligne de la lettre qu'elle voulait écrire. Allait-elle lui parler de Casal, de la demande qu'il lui avait adressée et de la réponse qu'elle avait faite?
—«Je le dois,» dit-elle enfin tout haut en plissant son front; et dans le mouvement de résolution que révélait cette parole, elle commença d'écrire. Après une demi-heure, elle avait terminé une lettre vraie ou elle racontait la rencontre avec Raymond dans la loge de Gabrielle et l'essentiel de leur conversation, le tout simplement, droitement; elle ajoutait que si cette présence du jeune homme chez elle devait être désagréable à Henry, elle n'attendait qu'un mot pour s'y soustraire. Cette lettre finie, elle la relut et elle vit Poyanne la lisant à son tour, juste dans vingt-quatre heures. Elle le connaissait trop pour douter de sa réponse. C'était une coquetterie d'âme naturelle, à cet homme généreux, qu'il ne voulût, dans ses rapports avec Juliette, rien devoir à l'autorité. Il était de ces amants qui disent toujours à leur maîtresse: Vous êtes libre. Seulement ils ne peuvent pas s'empêcher de souffrir, et la femme à laquelle ils permettent ainsi d'aller comme elle veut, sur le chemin de ses fantaisies, sent, à de certaines minutes, qu'elle leur marche sur le cœur. Ce cœur saigne, sans une plainte, et sa muette souffrance s'élève comme un de ces tendres reproches auxquels un être délicat préférerait les plus violents outrages. Juliette éprouva ainsi par avance l'impression de la peine que cette lettre si franche infligerait à son ami. La scène qui avait suivi le dîner chez Mme de Candale se représenta tout d'un coup à son esprit avec une force extrême et l'animosité d'Henry contre Raymond. Persuadée comme elle était que l'amour de Poyanne avait diminué, Juliette aurait dû logiquement ne pas tenir compte d'une antipathie qu'elle jugeait inique. Mais elle lui gardait encore trop d'affection véritable pour se décider de sang-froid à un parti-pris de cette dureté.
—«Non,» fit-elle, «je n'enverrai pas cette lettre; à quoi bon?» Elle se leva et, jetant ce papier dans la flamme, elle le regarda brûler avec ce malaise bien connu de ceux qui ont traversé ces périodes des fins de liaison, où ce qui fut le charme de l'intimité en devient la corvée douloureuse. On ne veut pas renoncer à cette douce coutume de raconter son cœur la plume à la main, et l'on ne peut plus, et l'on recommence indéfiniment de noircir des feuilles que l'on froisse les unes après les autres jusqu'à une dernière, comme celle que Mme de Tillières se décida enfin à mettre dans l'enveloppe, et qui n'enferme plus rien que des phrases banales et gauches. Dans celle-là, le nom de Casal n'était même pas prononcé.