—«Je ne sais pas pourquoi je suis si troublée d'une pareille vétille,» se disait-elle le lendemain matin pour endormir le remords qui tressaillait en elle. «Qu'y a-t-il de mal à recevoir un ami de Gabrielle de Candale et de Marguerite d'Arcole? Quel prétexte avais-je de répondre: non, à sa demande de venir ici? Gabrielle a raison. Il a obéi à un joli sentiment. Il a voulu protester contre l'effet que les discours de d'Avançon devaient avoir produit sur moi. C'est comme s'il s'engageait à une tenue irréprochable rue Matignon, et par conséquent à ne pas me faire la cour… Quelques visites de temps à autre qui contribuent à lui donner un peu plus de respect pour ce qu'il y a de bon en lui… Mais Henry lui-même les approuverait s'il le connaissait mieux, si je pouvais lui expliquer de vive voix…—D'ailleurs,» continuait-elle en relisant une lettre reçue de Besançon le matin même, «il ne s'occupe guère de moi en ce moment.»—Elles étaient, ces pages où Poyanne racontait son arrivée dans sa ville natale et son entrevue avec quelques électeurs notables, toutes remplies de détails sur la lutte électorale qui allaient s'engager. Il semblait qu'il eût évité à dessein la plus légère allusion sentimentale. Cet amant timide, et qui craignait de lasser son amie par sa tendresse, avait écrit, lui aussi, une première lettre, puis une seconde, une troisième, et il les avait brûlées, comme elle avait fait elle-même, pour en envoyer une dernière, extérieure et indifférente. Juliette aurait pu et dû le deviner. Mais nous n'accordons jamais aux autres le crédit de penser qu'ils nous ressemblent par les susceptibilités douloureuses du cœur. Elle poussa un soupir et se dit simplement:
—«Comme il a changé! Ses lettres d'autrefois étaient si tendres!»
Elle remit ces pages, que couvrait la haute écriture droite et loyale du comte, dans une petite enveloppe de cuir à serrure et qui portait la date de 1881. Dans son culte pour celui qu'elle considérait avec raison comme une des figures supérieures de cette époque, elle avait pris la pieuse habitude de ne jamais laisser se perdre même un billet de cette chère main, et, à chaque commencement d'année, elle commandait ainsi une gaine précieuse pour ce trésor auquel elle avait jadis tant tenu. Le sentiment du passé, de ce qu'il y avait de diminué, comme d'éteint entre eux, lui serra le cœur, et elle devint plus songeuse encore tout en s'amusant, pour occuper ses doigts, à disposer dans des vases des fleurs envoyées de Nice par le général de Jardes qui voyageait sur ce bord d'Italie pour le grand ouvrage militaire, rêve de toute sa vie. Les roses à demi ouvertes et comme lassées par le voyage, les pâles narcisses, les mimosas dorés, les œillets rouges et blancs, les violettes russes mêlaient leurs odeurs. Les pauvres plantes encore vivantes, altérées d'eau et qui allaient renaître pour quelques jours, exhalaient leur âme dans cette agonie de parfums,—nostalgique soupir vers le pays du soleil et les jardins enchantés de la Provence. Mme de Tillières était trop profondément remuée depuis la veille pour que cette invisible caresse d'aromes ne la pénétrât pas d'une étrange langueur. Une tristesse l'envahit qui lui mit des larmes dans les yeux; elle les essuya de sa main fine et presque avec terreur en entendant ouvrir la porte du premier salon. Elle se prit à trembler de tout son corps à l'idée que Casal avait peut-être profité aussitôt de la permission demandée, qu'il allait entrer et la voir dans cet état de trouble inexplicable. Il l'interrogerait. Que lui dirait-elle? Heureusement la porte en s'ouvrant donna passage non pas au jeune homme, mais à d'Avançon, et l'ex-diplomate était si occupé d'une idée dont l'éclair brillait dans ses yeux gris qu'il ne remarqua même pas la pâleur de la marquise, ses yeux humides, l'agitation de ses mains.
—«Je suis sûre qu'il va me taquiner sur la soirée d'hier à l'Opéra?» se dit la jeune femme, après le premier saisissement de délivrance. Et elle continuait d'arranger ses fleurs, mais presque avec gaîté, cette fois, en épiant du coin du regard le vieux Beau qui ménageait visiblement un effet. Elle le connaissait si bien!… Elle savait qu'une des manies de cet homme était de ne jamais aller droit au but. Il croyait devoir à son ancien métier de préparer ses mots comme il préparait son visage, cosmétiquant ses cheveux un par un, si bien que son crâne chauve en était comme laqué de noir, nuançant sa moustache de manière à lui conserver un grisonnement vraisemblable. Il lui arrivait de dire, au début d'une conversation, une phrase qui devait lui servir une demi-heure plus tard à en placer une autre. Il attendit moins longtemps cette fois. Mme de Tillières ne s'était trompée qu'à moitié. Il venait bien lui parler de Casal. Seulement il ignorait que le jeune homme eût été, la veille, des invités de la comtesse. Juliette venait de lui dire en lui tendant une des larges anémones qui sont la gloire du Midi:
—«Vous ne me complimentez pas sur mes fleurs? C'est notre ami de Jardes qui a eu cette gentille pensée.»
—«Et va-t-il revenir bientôt?» demanda le diplomate. Puis, sans attendre la réponse: «Croyez-vous qu'il pousse jusqu'à Monte-Carlo tenter la fortune?…»
—«C'est bien possible,» dit Juliette.
—«Ça me fait penser,» reprit d'Avançon avec un empressement à saisir cette grosse attache de causerie qui démentait toutes ses prétentions à la finesse de la Carrière, «que j'ai assisté hier, rue Royale, à une des plus grosses parties que j'aie vues depuis longtemps… Vous me reprochiez d'avoir été dur pour Casal, quand je l'ai rencontré ici l'autre jour. Savez-vous combien il a perdu devant moi entre minuit et demi et une heure? Voyons, dites un chiffre… Vous ne voulez pas… Hé bien! trois mille louis, vous entendez… Il sortait sans doute de quelqu'un de ces bars ou ses amis et lui ont la jolie habitude d'aller s'assommer d'alcool, car son inséparable lord Herbert Bohun dormait pendant ce temps-là sur un des fauteuils du cercle et lui-même avait l'air passablement gai… Et puis ces jeunes gens s'indignent que leurs aînés leur servent un peu de morale de temps en temps!…»
—«Mais,» interrompit Mme de Tillières, «est-ce que M. Casal est si riche que cela?»
—«Il a dû avoir ses deux cent cinquante mille francs de rentes à sa majorité,» dit d'Avançon. «Que lui reste-t-il maintenant? C'est une autre affaire, avec les femmes, un gaspillage de vaniteux, et ces parties-là…»