—«Tu ne le sens donc pas?» répondit Juliette à travers ses larmes. «Vois-tu, je ne veux plus que tu aies jamais, jamais, jamais, un seul instant comme celui-ci… Pourquoi n'as-tu pas parlé plus tôt? Pourquoi m'écrivais-tu, toi aussi, des lettres glacées?… Mais c'est fini… Ne sois plus triste. Avant ce moment je ne savais pas ce que tu étais pour moi. Je t'appartiens pour la vie… Je te jure que je ne verrai plus la personne qui t'a porté ombrage… Tais-toi. Je te le jure… Tu ne m'en parleras plus jamais… Tu me croiras, si je te dis que je ne le voyais pas pour moi, mais à cause d'une amie qu'il aime… Mais qu'il n'en soit plus question jamais, tu m'entends, jamais… Je veux que tu sois heureux, que tu ne te défies point de toi, de moi, de notre amour; que notre vie recommence comme autrefois. Quand nous verrons-nous chez nous?… Demain… Veux-tu? Souris-moi, regarde-moi avec tes yeux qui me donnent ta joie… Tu es mon cher, mon si cher ami!…»

C'était à son tour, à lui, de l'écouter, et elle pouvait maintenant voir ce visage s'illuminer d'une extase souffrante, mais si douce pour elle qui à cette minute n'avait dans le cœur que cette tendresse. Elle mentait,—mais était-ce mentir?—en disant qu'elle l'aimait,—et à cet instant elle était aussi frémissante que si elle l'eût aimé! Pourtant, elle savait bien qu'en laissant entendre, comme elle le faisait, que Casal n'était reçu rue Matignon que pour une autre, elle commettait une action indigne d'elle. Oui, elle le savait,—ou elle aurait dû le savoir,—et aussi qu'en offrant, en implorant ce rendez-vous dans leur petit appartement de Passy, elle manquait à toute sa dignité de femme. Que lui importait, pourvu qu'elle ne subît plus cet affreux contrecoup de cette douleur? Et lui, prouvant encore à quelle profondeur il avait été atteint, il demandait:

—«Jure-moi que tu me parles vraiment ainsi par amour.»

—«Je te le jure,» répondit-elle.

—«Vois-tu,» reprenait-il, «sans cet amour, je ne sais pas ce que je deviendrais. Tu me dis que j'aurais dû te parler plus tôt… Mais c'est si dur de n'être pas deviné quand on aime! Comprends bien que tu es libre. Tu m'aurais répondu tout à l'heure que tu ne voulais plus être à moi, va, je ne t'aurais pas fait un reproche; je crois que j'en serais mort comme on meurt de ne plus respirer l'air… Mais tu as raison. C'est fini… Tiens, je crois que pour éprouver la joie qui me remplit le cœur aujourd'hui, je consentirais à bien d'autres peines… Comme je suis heureux! Comme je suis heureux!»

—«C'est bien vrai?» interrogea-t-elle presque avec égarement.

—«Ah! bien vrai,» répéta-t-il en serrant contre lui cette tête chérie, et sans remarquer comme ces yeux, qui venaient de le regarder avec tant d'exaltation, s'assombrissaient soudain d'une vision que la pauvre femme voulut pourtant chasser de toute son énergie, car elle rendit son baiser à son amant avec une passion qui aurait suffi pour enlever à Henry jusqu'à son dernier doute, s'il en avait conservé. Cet homme était trop jeune, malgré l'âge et malgré les déceptions, trop entièrement loyal et simple, pour soupçonner que ce mouvement de passion avait pour cause un horrible remords, tout d'un coup éprouvé par sa maîtresse. Elle venait de sentir qu'en se rejetant, par une sorte de frénésie de charité, dans les bras de Poyanne, elle ne pouvait pas oublier l'autre.

VIII
DUALISME

Quand Henry de Poyanne fut parti, sur cette promesse donnée d'un rendez-vous pour le lendemain matin dans le petit appartement de Passy, Mme de Tillières éprouva d'abord une étrange impression de calme,—ce calme brisé qui suit les explications décisives. Il dura juste le temps de reprendre conscience de son cœur troublé. Elle s'habilla comme à l'ordinaire, pour les courses de son après-midi. Puis, lorsqu'elle fut dans sa voiture, et après avoir jeté l'adresse de la couturière chez laquelle on l'attendait, elle se sentit si triste à nouveau qu'il lui fut odieux de penser seulement à cette corvée d'un essayage, et que de vaquer aux menus achats projetés lui parut au-dessus de ses forces. Avant même que le cheval eût tourné l'angle de la rue du faubourg Saint-Honoré, elle avait déjà changé l'itinéraire et dit à son cocher:

—«Allez d'abord au Bois, comme vous savez…, jusqu'à la Muette.»