Il lui arrivait sans cesse, au printemps, et lorsque le ciel était, comme ce jour-là, parfaitement bleu et clair, de gagner ainsi, afin de se promener solitairement, la portion du bois de Boulogne comprise entre le second lac, le champ de courses d'Auteuil et la Seine. Elle choisissait, pour y arriver, un chemin détourné qui lui évitait les rencontres et dont ses gens avaient l'habitude: la contre-allée de l'avenue de l'Impératrice d'abord, puis celle qui longe les fortifications. Là se trouvent, avec des échappées de vue sur les coteaux lointains de Meudon, les allées les plus abandonnées de la coquette forêt parisienne. Vers les trois heures, le lacis des routes réservées aux cavaliers est absolument désert; à peine si quelque personnage excentrique y passe de temps à autre, poussant sa monture sur la terre encore foulée du matin. De vieilles gens, des bourgeois de la banlieue, des collégiens en récréation animent d'une vie provinciale les larges avenues ou les sentiers plus étroits. Mme de Tillières aimait à marcher dans ces derniers, suivie de sa voiture qu'elle pouvait toujours apercevoir dans l'intervalle des arbres, et, là, isolée tout ensemble et protégée, elle se livrait silencieusement à ces sensations de vraie nature si rares à Paris. Elle regardait les feuilles déployer à la pointe des branches leur doux tissu d'un vert tendre, presque transparent, ici, un chêne isolé tordre ses bras sur une pelouse, là, un marronnier secouer ses girandoles de fleurs. D'autres fleurs à ses pieds s'ouvraient dans le gazon, véroniques bleuâtres ou pâquerettes blanches aux pétales rosés. L'azur là-haut se teintait d'une vapeur finement grise, et elle écoutait les oiseaux chanter, comme autrefois, quand elle errait, enfant déjà songeuse, dans les taillis du parc sauvage de Nançay. À de certaines places, des massifs de pins d'Écosse dressaient leur ramure d'un vert plus sombre, où le vent éveillait cette lente cantilène qui, les yeux fermés, nous ferait croire à l'approche de la mer. Parfois la jeune femme s'asseyait sur le coin d'un banc inoccupé. Des sifflets de locomotive arrivaient du fond de l'espace et le vague grondement du bruit des voitures lui attestait que la vie implacable continuait autour d'elle, qui l'oubliait, qui s'oubliait… Une rêverie l'envahissait, l'enveloppait, indéterminée, confuse et bienfaisante, où sa pensée se confondait avec le charme du printemps épars autour d'elle; et cette place, à une demi-heure de l'Arc, lui faisait une oasis de paix et de fraîcheur, aussi retirée que la vallée la plus farouche de son cher pays de l'Indre.

La paix et la rêverie,—voilà bien ce que Juliette venait d'habitude chercher et trouver dans ses promenades, et elle s'en revenait plus sérieuse encore, plus résignée à cette acceptation du sort que conseille l'âme végétale avec sa beauté sans conscience, sans ambitions et sans désirs… Quelle pensée habite la plante? D'être dans la forme permise, à la place imposée, et rien de plus. Il n'est pas besoin de philosophie pour l'écouter, pour le comprendre, cet apaisant conseil des arbres et des fleurs. Il suffit de ne pas fermer son cœur à l'harmonie des choses et de les sentir, sans les raisonner; mais il est aussi des heures où cette nature, au lieu de nous prodiguer les enseignements de sa soumission, semble nous convier à la révolte par l'ironie d'une sérénité étalée avec trop de complaisance autour de nos troubles intimes. Elles ne nous disent pas simplement, ces feuilles baignées de lumière, ces chansons des oiseaux, ces corolles des fleurs: «Accepte le sort!» Elles disent: «Abandonne-toi à l'instinct. Notre félicité fut à ce prix…» Et quand le devoir nous ordonne, au contraire, de dompter, d'étouffer cet instinct du libre bonheur, le ciel de mai, les joyeuses verdures, la clarté du jour, tout avive en nous le supplice de la passion combattue. Si Mme de Tillières, au sortir de son entretien avec Poyanne, avait espéré que cette promenade baignerait ses nerfs de tranquillité, comme elle s'était trompée! Le long des chemins ombragés des feuillages nouveaux, elle aperçut devant elle, au lieu des rêves pacifiés qui l'enveloppaient d'habitude, cette inévitable, cette cruelle idée: après cet entretien, elle devait absolument, irrémédiablement fermer sa porte à Casal. Elle le devait parce qu'elle l'avait promis, sans que Poyanne relevât sa promesse, il est vrai. Mais ne pas la relever, c'était l'accepter. Elle le devait, parce que les deux hommes, si elle n'agissait pas ainsi, se rencontreraient tôt ou tard chez elle, et la seule imagination du regard échangé entre eux à cette rencontre la faisait défaillir. Elle le devait enfin, parce qu'elle était la maîtresse de Poyanne, et qui voulait lui rester fidèle. Et voir Casal, elle ne pouvait plus s'y tromper à présent, c'était une déloyauté:—puisqu'elle l'aimait!


Oui, elle l'aimait. Cette évidence, contre laquelle son malheureux esprit tourmenté luttait en vain depuis des jours, s'imposait à elle par la douleur presque folle que lui infligeait en ce moment la seule pensée de cette séparation nécessaire… Elle l'aimait! Comment cet amour n'avait-il pas été assez fort tout à l'heure pour lui inspirer le courage de se rendre libre en acceptant l'offre de Poyanne et en prononçant le «je ne vous aime plus» qu'il lui demandait? Mais c'est qu'elle n'aurait pas pu dire sincèrement cette phrase de la rupture, puisque la sensation de la souffrance de cet amant, déjà trahi dans son cœur, était si puissante sur elle—puissante jusqu'à paralyser son amour nouveau et son élan vers le bonheur! Quel désordre insensé de sa sensibilité la faisait à cet instant vivre à la fois par ces deux hommes? Tout le courant de son être intime la portait vers l'un, mais il lui fallait, pour aller vers lui, marcher sur l'autre, et cela, elle ne le pouvait pas. Elle venait de subir, avec une force terrifiante, et qui lui avait permis de se comprendre enfin tout entière, la dictature de douleur exercée sur elle par celui à qui elle appartenait de par son libre choix depuis des années,—et cette dictature, jamais, non, jamais, elle ne la secouerait. Elle revoyait les yeux d'Henry, elle entendait sa voix. La pitié la brisait de nouveau à ce souvenir. Était-ce même la pitié? Quand on plaint seulement quelqu'un, on demeure calme, ou du moins on a sa vie à soi à côté de cette souffrance qui vous demeure extérieure, au lieu que Juliette, au contact de cette agonie d'âme qu'elle avait vue dans le regard, sur le visage, sous les paroles de son amant, avait senti un mortel malaise s'insinuer dans l'être de son être, dans le cœur de son cœur. L'énergie de l'existence personnelle s'était subitement tarie en elle, et pourtant elle aimait Raymond!… Elle le revoyait, lui aussi, avec ses prunelles claires, avec son sourire, avec sa noble physionomie, avec le charme qui émanait de son moindre geste, et dont elle s'était enivrée, sans s'en douter, minute par minute, depuis des semaines, au point que rompre avec lui pour toujours, c'était entrer dans le noir et le froid du tombeau. Elle l'aimait, de quel étrange, de quel maladif amour, et qui n'était pas capable d'abolir entièrement l'ancienne affection? C'était de l'amour cependant. Si elle en avait douté, le trouble qui la possédait par cette après-midi de printemps l'en aurait trop avertie. À cette heure, elle se sentait de la tendresse plein l'âme, des larmes plein les yeux, un désir fou d'avoir Raymond là auprès d'elle, et qu'elle pût le regarder, s'appuyer à son bras, et que cela fût permis… La langueur tiède de l'atmosphère, l'arome que les fleurs invisibles répandaient dans la brise, la douceur du ciel de la divine saison, tout remuait chez elle ce songe du bonheur qui nous rend quelquefois si ravis, quelquefois si tristes par ces journées d'un azur clément, et elle évoquait tantôt Casal pour s'abandonner à ce songe, tantôt Poyanne pour y résister, désespérée du dualisme inexplicable, presque monstrueux, qui la déchirait. Elle s'attachait avec toute sa force à cette résolution de la fidélité quand même au premier amour, qui, chez les femmes d'une certaine race, est comme l'honneur et l'absolution de la faute. Contrairement à l'aphorisme du moraliste, il n'est pas rare qu'une femme n'ait eu dans toute sa vie qu'un amant. Il est rare qu'en en ayant eu deux, elle n'en ait pas plusieurs autres encore. C'est dans le passage de la passion unique à la seconde faiblesse que se fane, pour ne plus renaître, cette fleur de sa propre estime dont une créature fière a besoin comme de l'air qu'elle respire, comme du pain qui la nourrit.

—«Non,» se répétait Mme de Tillières, «je suis la femme d'Henry. Je me suis donnée à lui pour toute la vie. Même si j'étais indifférente à ses douleurs, je lui devrais, je me devrais de lui rester fidèle. Je ne suis pas responsable de mes sentiments. Je le suis de mes actes. Je veux être forte et je le serai… Je le veux…,» insistait-elle; et elle tendait toute son énergie à dominer l'excessive détresse qui lui noyait soudain toute l'âme quand elle se reprenait à se dire, trouvant une dernière douceur à employer mentalement un prénom que sa bouche n'avait jamais prononcé:

—«Je ne verrai plus Raymond!»

Après deux heures de cette promenade où elle essayait de tromper, par un mouvement physique, l'anxiété qui la dévorait, Juliette finit par remonter dans sa voiture, ayant du moins fixé sa pensée flottante sur une résolution positive. Elle ne s'était pas senti la force de dire elle-même à Casal qu'elle ne voulait plus, qu'elle ne pouvait plus le recevoir. Le consigner à la porte sans explication était un procédé inqualifiable et qu'il n'avait d'ailleurs pas mérité. Elle avait donc imaginé de demander à Gabrielle de Candale qu'elle voulût bien prier le jeune homme de ne plus venir rue Matignon, sous le simple prétexte que de mauvais propos de monde rapportés à Mme de Nançay avaient créé des difficultés entre Juliette et sa mère. Elle n'aperçut les inconvénients de cette ruse qu'après l'avoir exposée à son amie, chez laquelle elle se fit conduire au retour du Bois, et qui lui répondit, en secouant sa blonde tête:

—«Tu sais que je ferai ce que tu voudras, mais croira-t-il à cette raison?»

—«Qu'il y croie ou non,» reprit Juliette, «il comprendra que je ne veux plus le recevoir et il est trop galant homme pour essayer de s'imposer.»

—«Il t'aime,» répondit Gabrielle.